RIP La petite gêne

À 15 ans, j’ai troqué le gant de baseball pour la casquette d’arbitre au baseball. Ayant toujours été receveur, je n’allais pas trop loin, quand on y pense. J’ai vécu à quelques reprises cette scène classique du parent en furie de voir son petit bonhomme être retiré. «C’était pas une prise, ça, l’arbitre!» Je l’ai entendu souvent, celle-là. Et comme par hasard, la joie ne passait jamais dans le coin lorsque ces mots étaient crachés.

La plupart du temps, je laissais faire, mais parfois, le parent insistait, et j’ai dû répliquer à deux ou trois reprises. Lorsque, par exemple, c’était rendu que le père beuglait comme un chihuahua quand une personne rentre dans la maison de son maître et qu’il déconcentrait tous les joueurs, et donc la partie.

Alors, selon monsieur, ce n’était pas une prise, ce lancer? Ouan. Le point de vue mérite réflexion. Après tout, c’est sûr que monsieur était mieux placé que moi pour voir ça, monsieur était dans l’estrade sur le côté du terrain et moi seulement derrière le receveur.

Bref, il y a des expressions qui disent tout, qui valent mille mots, comme «gérant d’estrade».

La semaine dernière, je vous ai parlé de mon amour du sophisme et de la mauvaise foi – vous ai-je déjà parlé de ma passion pour le sarcasme et l’ironie?

Donc, toujours dans le côté obscur de la discussion, il y a ce qu’on appelle les «gérants d’estrade», ces gens qui savent détecter tous les problèmes d’une situation tout en étant à l’extérieur de cette même situation.

Et on en retrouve partout, de ces génies du salon. Ils ne savent pas toujours nommer la capitale du Canada, mais ils peuvent te dire comment régler le problème de la dette. Un problème tellement simple en fait qu’on se demande, à les écouter, pourquoi personne n’a pu y penser avant.

Ils ne savent pas comment fonctionne le système de santé, mais ils ont la solution pour régler la «problématique» de l’attente à l’urgence. Ils l’ont trouvé en allant à l’urgence pour un rhume, l’autre fois.

Ils ne peuvent pas faire la différence entre un chiite et un sunnite, mais ils peuvent jurer sur la tête de leurs enfants que c’est comme ça qu’il faut agir au Moyen-Orient.

On serait tenté de leur reprocher de juger sans connaître – ce qui est le cas. Mais est-ce vraiment là que se situe le malaise?

Tout est plutôt dans le ton, dans la conviction. Le problème n’est pas tant qu’ils jugent une situation de loin, même si c’est un sport dangereux.

Selon moi, le hic est dans l’importance que l’on donne à son jugement. Parce qu’on juge tout le temps, dans le fond. Parfois, l’opinion se résume à un mot, mais elle est là quand même. Tout ce que je pense de la madame que j’ai croisée est peut-être qu’elle a de beaux yeux ou qu’elle se maquille trop, ce qui est très banal, mais c’est là pareil.

Je dis depuis plusieurs années que le problème n’est pas de juger, mais l’importance qu’on donne à notre jugement. Je peux trouver que le gars avec qui j’ai parlé 5 minutes a l’air d’un méchant colon, mais je garde aussi en tête que je ne lui ai parlé que 5 minutes. Je contextualise mon opinion. «Je trouve qu’il a l’air épais, mais je ne le connais pas, je peux me tromper.»

Que vaut mon opinion? Il faut être franc avec soi-même. S’avouer que notre idée ne vaut peut-être rien. Elle est là, on ne peut pas l’effacer, mais on peut la nuancer. Il faut accepter aussi qu’on puisse se tromper, qu’on puisse toujours changer d’idée. Mieux encore: vouloir la changer, la préciser et la faire évoluer, cette idée!

C’est ça, la beauté d’un jugement, d’une opinion, d’une idée, c’est que ce n’est pas fait pour être figé. C’est fait pour évoluer, pour changer.

L’humilité est une vertu malheureusement oubliée. Avec les réseaux sociaux, les tribunes ont éclaté et leur accès est une autoroute à 12 voies. Dans cette ère du je-me-moi-2.0, on se montre sans arrêt. On commente tout et n’importe quoi. On s’exprime sur des situations dont la seule information que nous avons nous vient d’un statut ou d’un tweet d’un ami. Parfois à partir du titre d’un article – et sans le lire, évidemment.

J’ai juste le goût de vous dire «come on»! Un peu de retenu, s’il vous plait!

On juge et on s’exprime comme un réflexe, comme un après un petit coup de marteau sur le genou. Paf! Le coup de pied est donné! Bang! Une opinion de plus dans le deux-point-zéro.

Avec Internet serait morte la petite gêne, à ce qui parait. Cette petite gêne qui faisait qu’on ne voulait pas avoir l’air zouf devant nos amis.
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Publié dans le Nord-Côtier, 21 mars 2012.

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