Zombie culturel

Il faut porter des lunettes incroyablement roses pour croire que tout va bien dans l’univers artistique en 2011. Il y a des trucs formidables, mais il y a aussi quelques cancers qui minent sa bonne santé. Heureusement, nous pouvons encore les éliminer, parfois avec une bonne chimio, mais il y a encore de l’espoir.

Récemment, la journaliste culturelle de La Presse, Émilie Côté, partageait les inquiétudes de Franz Schuller, membre du groupe Grimskunk et fondateur de la maison de disque Indica (Caféïne, Vulgaires Machins, Les Trois Accords). Celui-ci a mené un sondage, nous apprend la journaliste, dans les écoles. Les résultats donnent le goût de se cogner la tête sur un mur. On se doutait de la situation, mais c’est pire que ce que l’on imaginait.

« On leur demandait de nommer dix artistes francophones et ils n’en étaient pas capables, a expliqué le musicien à La Presse. Même pas Malajube, Vincent Vallières ou les Cowboys Fringants. C’est un méga échec! » Tu l’as dit Franz. Mais est-ce surprenant?

Malbouffe médiatique
Le rédacteur en chef de Voir Québec, David Desjardins, a raconté dans une récente chronique de quelle manière la culture a été présentée lors d’un récent bulletin de nouvelles de TVA, à 22h. Première nouvelle, rapporte-t-il, deux questions à des acteurs du film La run, afin de connaître s’ils ont aimé le film. Réponse prévisible. Deuxième nouvelle, poursuit-il, l’acteur Ryan Gostling aurait mis à une bagarre. Hyper pertinent. Troisième et dernière nouvelle : le couple Will Smith et Jada Pinket ont démenti la rumeur de rupture qui circulait sur les réseaux sociaux. Sans commentaire.

Regardons les différents magazines qui «parlent» des arts et spectacles rapidement. Deux fois par moi, on discute du régime d’une actrice. On décortique la vie amoureuse (ou sexuelle) de l’autre chanteur. On fait quatre pages sur la nouvelle coqueluche d’Hollywood… où on n’y apprend pas plus que son signe astrologique, son dessert préféré et le nom de son chat.

En excluant l’art de nous prendre pour des cons, il n’y a pas grande culture là. L’art, ce n’est pas défiler sur un tapis rouge ou avoir un quatrième divorce. Ce n’est pas de se faire prendre en photo à notre insu sur une plage. Ce n’est pas un cahier spécial de 15 pages sur un mariage.

Ce qui m’insulte le plus, toutefois, ce n’est pas tant la « peopleisation »des arts et spectacles, c’est le je-m’en-foutisme des médias qui se disent sérieux. Ils mettent une personne aux arts comme ils mettent quelqu’un à la météo : souvent une débutante qui passe bien à la télévision. Le pire, c’est que c’est parfois la même qui fait les deux, dans le même bulletin.

Imaginez un instant que le gars qui parle des résultats du Canadien fasse aussi la météo. Ça ne passerait jamais! Les amateurs de sports exigeraient un expert en sport, du moins quelqu’un qui connaît ça le moindrement. Mais banaliser la culture et le mettre avec la météo, pas de problème. C’est même normal, on dirait. À chaque phrase la « journaliste » démontre qu’elle ne connaît rien? Ce n’est pas grave, tant qu’elle rit au bon moment.

Tant que ça rapporte
L’assistance dans les cinémas baisse. Au lieu d’offrir de meilleurs films avec de meilleurs scénarios, on les gonfle d’une troisième dimension et d’effets spéciaux. Un haut cadre de Disney a décidé d’analyser les plus gros succès afin de reprendre les formules qui ont fait un tabac. Ses conclusions? On se fout de l’histoire. L’important est d’avoir une vedette et d’en mettre plein la vue.

Le populaire Akon – et je ne comprends tellement pas pourquoi il l’est – a investi il y a quelques années dans une entreprise montréalaise, Hitlab. Le principe? Passer des chansons dans un algorithme afin d’analyser les chances de devenir numéro un. Selon l’entreprise et le chanteur-entrepreneur, c’est « l’avenir de la musique ».

Bonjour l’élan créateur. Bonjour l’imagination. Bonjour l’imagination. Bonjour l’originalité.

À force d’entender du banal, l’oreille se met à grincer quand il entends de quoi de bon. Pendant que des artistes comme Misteur Valaire, Karkwa, Fred Fortin, Holy Fuck ou TV On The Radio se forcent à produire une musique aussi intelligente que délicieuse, les gens préfèrent écouter une chanteuse qui pond à peu près toujours les mêmes mélodies avec à peu près les mêmes arrangements avec à peu près les mêmes thèmes. Pis on écoute l’autre groupe qui fait aussi à peu près la même affaire.

Et c’est ainsi qu’on crée une société de zombies culturels.
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Publié dans le Nord-Côtier, 14 septembre 2011

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