Les excuses bidon

Je me demande si c’est déjà arrivé pour vrai, qu’un chien mange le devoir d’un élève. J’ai vu des chiens, y compris le mien décédé l’an dernier à l’âge de 14 ans, aimer mâchouiller des bas, des souliers, des pantoufles, même, mais du papier? Jamais. Pourtant, la légende veut que tous les enfants sortent cette excuse. Mais ça aussi, à bien y penser, je n’ai jamais entendu quelqu’un la sortir sérieusement. D’où cette question: cette excuse a-t-elle déjà été crédible?

Des fois, j’ai l’impression d’être une machine à excuses bidon. Pas que j’invente de fausses excuses – au contraire, je déteste faire ça, mais on dirait que les miennes n’ont jamais l’air crédibles, et me donnent l’air con. L’incompréhension apparait régulièrement dans le visage des personnes avec qui je discute, si ce n’est pas un rire automatiquement déclenché.

Tenez, l’autre jour, durant mes vacances à Québec, une amie m’invite à aller prendre une bière chez elle, avec une autre amie que je n’avais pas vu depuis un bout. «Ah! C’est vraiment con. Je viens de partir un lavage, je suis coincé un peu là.» Avouez, ça a l’air totalement bidon comme raison. Comme de fait, elle se demande pourquoi je tiens tant à surveiller la laveuse faire son travail. C’était pourtant simple: je n’avais vraiment plus rien de propre. Tout le contenu de mes bagages était dans la laveuse, sauf le chandail et les boxers que je portais.

Un cas qui m’arrive aussi régulièrement est tout ce qui concerne mes yeux. J’ai une maladie oculaire assez rare qui me rend hyper sensible à la lumière – je peux porter des verres fumés même lorsqu’il pleut. Mes yeux deviennent facilement irrités et peuvent décider à tout moment de déclarer la guerre à mes verres de contact – qui sont, ironie du sort, ma seule «médication» possible. Donc quand je dis que je dois partir parce que mon œil capote, j’ai l’air de sortir une raison complètement bidon… et pourtant!

En y pensant bien, cette impression de mener en bateau vient probablement du fait que nous menons souvent en bateau. Avez-vous vu le film The invention of lying (L’invention du mensonge en français)? Dans ce film de l’humoriste britannique Ricky Gervais, nous sommes plongés dans un monde où le mensonge n’existe pas. Dans ce monde, si quelqu’un vous invite à souper et que ça ne vous tente pas, vous ne prétextez pas un autre rendez-vous, vous dites carrément «Non, je préfère écouter La poule aux oeufs d’or que souper avec toi». La fille qui ne veut pas sortir avec vous le crache sans pudeur que c’est parce qu’elle vous trouve laid plutôt que «je t’aime, mais comme un ami».

Bon, entre vous et moi, la savoureuse idée derrière ce film se gâche au fur et à mesure parce que l’intrigue se transforme en comédie romantique aux tournures vues et revues, mais certains détails sont franchement bien pensés. Comme l’industrie du cinéma, qui, dans cet univers, n’est rien de plus que des historiens racontant un morceau de l’Histoire sur une chaise dans un décor gris. On est loin de Michael Bay et ses 2365 explosions.

Mais revenons aux excuses bidon. Dans l’univers du film où le mensonge n’existe pas. On le croit quand le bonhomme viril dit qu’il pleure parce qu’il a une graine dans l’oeil. On ne se met pas à le soupçonner d’être un émotif refoulé. Pas parce que le monde est naïf, mais parce que le monde ne passe pas leur temps à mentir.

Il est bien là le problème. À force de crier au loup, on n’y croit plus, à ce loup. À force de sortir toutes sortes de raisons pour éviter un rendez-vous, pour éviter de dire ce que l’on pense vraiment, pour éviter une conséquence négative, on invente, on embelli… parfois on ment, carrément. Et on se dit que tout le monde le fait aussi.

Le mensonge ne fait pas toujours mal. Je pense même que la plupart des gens vont préférer se faire dire «Mon cellulaire était mort» que «Je voulais juste pas te parler, donc j’ai pas répondu». Normalement, on veut être aimé. La recherche de gloire et de pouvoir est quoi, si ce n’est que la recherche de l’amour?

N’empêche, j’ai toujours pensé que ce que nous soupçonnons de croche chez les autres, c’est souvent parce que nous le faisons. Si tu crois que je te mens, c’est peut-être parce que tu le fais toi-même. S’il est si facile de mener en bateau un enfant, ce n’est pas seulement parce qu’il est jeune et con… c’est parce qu’il n’a pas encore appris à mener en bateau. C’est parce qu’il est innocent, dans le plus beau sens du terme. Remarquez, le jour où il se méfiera de vous, c’est qu’il aura expérimenté.

Et si nous poussons plus loin cette réflexion, si nous ne croyons pas les politiciens qui promettent de rayer la pauvreté, de faire plus pour l’environnement, de mettre un terme à la corruption, ça repose en bonne partie parce qu’ils ne respectent pas souvent leurs engagements (souvent grossiers sans subtilité), mais c’est peut-être aussi parce qu’on sait qu’on ne ferait pas mieux. Et si le cynisme envers les politiciens était en fait un cynisme envers nous-mêmes?
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Publié dans le Nord-Côtier, 31 août 2011

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