Je suis cynique, et alors?

C’est de bon ton de pointer du doigt le cynisme depuis un certain temps. Le cynisme serait à l’origine de tous les maux. Tout va mal parce que le public serait devenu cynique. Tout d’un coup, comme ça, comme si rien n’avait pu nourrir ce cynisme. Comme Jésus, le cynisme serait né de rien, comme par magie. Moi, je suis cynique, et je n’en ai pas honte.

Déjà, on mélange plusieurs choses lorsqu’on décrie le cynisme des gens. On pourrait revenir à la définition originale du cynisme, qui est une philosophie grecque qui prônait un retour à la nature et le mépris des conventions sociales et de la morale établie.

Sauf que le terme «cynique», comme «épicurien» et «machiavélique» s’est, avec le temps, éloigné de son sens originel. Épicure était plus près de «la modération a bien meilleur goût» que de «se péter la fraise tous les soirs» et Machiavel a écrit une histoire sur la manipulation sans gêne, mais n’était pas lui-même sans scrupule, c’était même une forme d’avertissement, son Prince.

Malgré tout, la majorité du temps, lorsqu’on accuse les gens de s’en draper, on se trompe avec le je-m’en-foutisme, ce qui n’est pas du tout la même chose. Les jemenfoutistes ne vont pas voter parce qu’ils s’en foutent. Ils trouvent que tous les politiciens sont des crosseurs parce que c’est la perception à la mode. Les jemenfoutistes ne font rien parce qu’ils ne veulent rien faire. Ils n’ont pas souvent fait de quoi et ils risquent de ne pas faire grand-chose dans le futur.

Les jemenfoutistes ne sont pas cyniques. Pour être cynique, il faut avoir une désillusion. Pour avoir une désillusion, il faut avoir un idéal, une utopie, des principes. Il faut aussi avoir mis la main à la pâte, avoir participer, qu’importe la manière, de près ou de loin, à bâtir cet idéal. En fait, pour être cynique, il faut croire. Et à écouter les gens, ils ne croient pas à grand-chose.

Et encore, il ne faut pas mélanger désabusement et cynisme. Le terme désabusé serait déjà plus approprié que cynique. La population a perdu confiance envers le système. Pourquoi? Elle ne le sait pas vraiment, mais elle ne s’y reconnaît plus.

La population ne peut être cynique, elle ne sait même pas ce qu’elle veut. Un jour elle vote pour un parti social-démocrate, le lendemain elle vote pour un candidat centre-droite. La population ne sait même pas comment fonctionne le système parlementaire. Comment peut-il développer du cynisme sur quelque chose qu’il ne comprend pas?

Plus encore, un cynique n’est pas seulement blasé, il est aussi caustique, ironique, irrévérencieux, voire même immoral. C’est aussi un anticonformiste. Le cynique n’est pas une personne qui baisse les bras, c’est quelqu’un qui peste contre ce qu’il voit, mais qui continue le combat. Les mots seront similaires à celui du désabusé, mais ses mots servent à évacuer la soupape, à transmettre ses valeurs, et non comme excuse à tout laisser tomber.

Un cynique est baveux, mais il regarde avec lucidité une situation. C’est une personne qui n’est plus naïve devant un comportement, un schéma ou un système. C’est une personne qui comprend comment la machine fonctionne. Le cynique se dit: «Nous sommes dans la merde, mais je refuse cette merde.»

Alors, oui, je suis cynique. Pour tellement de raisons.

Parce que non seulement les gouvernements mondiaux n’ont pas respecté le pourtant très simple protocole de Kyoto, ils ont même réussi à empirer la situation et qu’ils continuent à adopter des règlements et législations qui vont encore aggraver la situation.

Parce que les décisions sont prises pour le court terme. Même le moyen terme est évacué. Le bénéfice économique immédiat a toujours priorité sur tout: sur la santé, sur l’environnement, sur la paix, sur la vie et même sur le bénéfice économique à long terme, même s’il serait plus généreux que celui du court terme.

Parce que je me rends compte que des milliers d’années après Jésus, Bouddha, Krishna et les autres, l’Homme n’a toujours rien compris. Il ne pardonne pas, il envie, il pense qu’à lui. Sa seule évolution est technique, rien en sagesse.

Je refuse toutefois d’endosser tout ça. Sans dire que je ne participe pas à tout ça – je suis après tout un Nord-Américain comme vous et que nous tous consommons trop et polluons trop –, je refuse de baisser les bras. Je ne vais pas jeter mes principes à l’eau parce que tout le monde autour le fait. Je ne bafouerai pas mes valeurs parce que seulement une minorité les partage.

Ça ne fait pas de moi une personne meilleure. Ça me fait simplement dire: «Ben oui, c’est de la marde. Installez-vous dedans si vous voulez, moi je vais chercher la sortie.»
.
Publié dans le Nord-Côtier, 30 novembre 2011.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s