Ce texte ne s’adresse qu’à la moitié d’entre vous

Lorsque Jacques Demers a admis son analphabétisme il y a quelques années, il y en a qui ont salué son courage de faire cette sortie publique, d’autres ont fait des blagues sur le sujet – ce que je ne condamne pas. Ce qui est en fait dommage avec cette histoire, c’est qu’une personnalité publique a mis sur la table un sujet très important et qu’il n’a pas été récupéré. Il n’a même pas servi à sensibiliser sur l’alphabétisation. Pourtant, 49% des Québécois le sont. Un sur deux. Je répète: UN SUR DEUX.

Ce n’est pas la première fois que je vois ce chiffre. Je l’avais vu aussi l’an dernier et j’étais autant sur le cul que maintenant. Mais cette année, la Fondation pour l’alphabétisation a lancé une excellente offensive. Tout le journal Voir s’y est mis d’ailleurs – de la une aux chroniques en passant par les articles. J’ai d’ailleurs l’air une semaine en retard sur tout le monde, mais ce sujet est intemporel.

Bref, tout ça me jette sur le cul. Et je connais pourtant bien le problème. Ma mère en est une. Dès ma quatrième année au primaire, elle me faisait rédiger ses lettres, ses notes. Je corrigeais le peu qu’elle écrivait. Quelqu’un qui ne la côtoie pas régulièrement ne s’en rendra pas compte. Elle sait lire. Assez pour être fonctionnelle. Elle ne fait pas partie du Niveau 1, ceux qui ne savent pas du tout lire (16% de la population). Elle est plutôt du Niveau 2, ceux qui peuvent lire, mais des trucs simples ou avec difficulté. C’est avec eux qu’on grimpe au fameux 49%.

Ainsi, ma mère a occupé des emplois sans problèmes. Des emplois qui ne demandaient toutefois pas de grandes lectures, entre commis dans épicerie et de l’entretien ménager, ses lacunes ne lui ont pas trop nui. Elle lit parfois des livres. Mais très peu – et on se comprend que ce ne soient pas Balzac, Laferrière ou même Michel Tremblay. Elle n’a aucune tablette remplie de livres. Je la soupçonne de lire dans les journaux que les gros titres. Je n’ai aucun souvenir d’elle en train d’en lire un, en fait.

Je parle ici de journaux et de littérature, mais c’est plus pernicieux que ça. C’est aussi pouvoir lire des contrats, lire des cartes, naviguer sur Internet, comprendre des étiquettes de produits, du micro-ondes, des médicaments ou de la nourriture.

Ma mère fait partie de cette classe sociale qui devait – et de cette génération qui pouvait – abandonner l’école en plein milieu du secondaire. On pourrait facilement faire ce raccourci que ce 49% provient de cette gang, mais ça serait se mettre la tête dans le sable. Dans ce 49%, il y a autant des jeunes de 16 ans que des baby-boomers, autant des chauffeurs de taxi que des entraîneurs de hockey dans la grande ligue.

Et c’est bien là le plus grave. Depuis 50 ans, l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans et malgré tout, notre système d’éducation forme des analphabètes! Et je ne parle pas des décrocheurs: il y a des diplômés là-dedans!

Quelle tristesse. Imaginez la détresse de ces gens. Combien de fois feignent-ils un désintérêt envers une activité ou un sujet pour cacher leur analphabétisme? Combien de fois se sentent-ils seuls, démunis et perdus? Combien de fois ont-ils eu honte dans leur vie?

Imaginez-vous vivre en permanence dans un monde où vous ne connaissez pas la langue affichée autour de vous. Imaginez que tout soit écrit en suédois – mais que vous ne parlez que français. Tout le monde parle français, mais c’est écrit en suédois partout. J’imagine que c’est un peu ça que ma mère vit.

Et quel talent perdons-nous? Combien de génie de la finance ne connaissons-nous pas parce qu’ils ne savent pas lire? Combien d’athlètes à la confiance minée par cette carence? Combien de médecins, d’ingénieurs, de mécaniciens, de plombiers, de politiciens et de pompiers en puissance qui ne se réaliseront jamais?

La porte-parole de la Fondation pour l’alphabétisation, Marie-France Bazzo, évoque que la vraie souveraineté du Québec passe par l’alphabétisation. Et c’est vrai. La liberté passe par l’autonomie et l’autonomie passe par la lecture. C’est simple: tu sais lire, tu vas acquérir du savoir. Et le savoir est la clé de tout. On aura beau présenter tous les Plans pour un Québec fort et mettre sur pied des Coalitions pour bâtir un avenir radieux, il restera toujours cette énorme poutre dans notre oeil. La survie du français passe par l’alphabétisation. Tout comme la force de notre économie.

Vous qui vous êtes rendus jusqu’à la fin de cette chronique, vous faites probablement partie du 51%. Aidez l’autre moitié du Québec. Faites un don. Passez le mot. Exigez des politiciens d’en faire une priorité. Contrez le décrochage. Ne riez pas des gens comme ma mère, encouragez-les.

Plus concrètement, la campagne La lecture en cadeau, qui propose d’acheter un livre à un enfant d’un milieu défavorisé, bat son plein jusqu’au 31 décembre. Sinon, il y a fondationalphabetisation.org, INFO-ALPHA (1 800 361 9142) et plus près de nous, le Centre Alpha Lira.
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Publié dans le Nord-Côtier, 23 novembre 2011.

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