Les fuites

Texte écrit et lu pendant le micro ouvert du Collectif RAMEN du 17 mars 2017, dont le thème était Migrations.

LES FUITES

La vérité
c’est que ça m’fait mal.

Tu voudrais que je puisse compter sur toi
Tu voudrais que je t’invite, que je t’accompagne
Tu voudrais que je te fasse des visites surprises
Tu voudrais faire partie de ma vie

Mais j’ai peur.
Peur de te voir encore en lendemain de brosse
De te voir l’échapper
encore

Peur de sentir ton haleine imbibée d’alcool

Cette odeur
avec le temps
m’est devenue insupportable
Elle m’écoeure
elle m’irrite,
elle hérisse mon poil et me lève le cœur

Inconsciemment, je surveille toujours le verre de trop
Peur de me dire « bon, ça y’est, elle est partie »,
l’agréable cesse et je soupire silencieusement

Puis
ce regard perdu
Cette rare chose
qui voile ton habituelle vivacité d’esprit
Pis la totale
imprécision de tes gestes
Cette rare chose qui écorche ta si grande beauté naturelle

Et je redoute
Vas-tu tomber?
Vas-tu être malade?
Vas-tu t’uriner dessus sans t’en rendre compte?

Je pourrais laisser tomber, te laisser aller
Pis refuser de soigner tes excès,
de te ramasser par terre,
de t’aider à survivre le lendemain
Mais non

La seule manière pour ne pas intervenir
C’est de me tenir loin de tous ces moments
Ne plus en être complice
Ne plus en être spectateur
Ne plus être dans ton quotidien
Même si ça crée un vide

Quand ça fait trop mal,
j’abandonne
Je fuis la douleur de mon impuissance
comme toi
tu fuis
dans l’alcool

Je parle de ma douleur de te voir te noyer dans l’alcool
mais je pourrais aussi parler de lui

Parce que j’ai longtemps cru que sa préférence pour les partys
était une absence d’affection envers nous
mais j’ai compris que lui aussi
fuyait
ses déceptions et ses désillusions

Je pourrais aussi parler d’elle qui se cache dans son abnégation
De lui qui se complait dans les aventures sexuelles vide de sens
D’elle qui est tellement overbooké que même ses menstruations
prennent rendez-vous dans son Google Agenda

La vérité
c’est que je ne suis pas mieux
pis que ça m’fait mal
aussi

Moi aussi je me suis fait croire que me saouler aussi souvent était pour le plaisir
et non pour fuir

Moi aussi je me suis gelé la face pendant des années
Parce que j’avais l’impression de chasser les nuages

J’ai même essayé de fuir dans l’Ouest Canadien
J’avais vendu tous mes meubles
Sac à dos
pis go vers les arbres géants de l’île de Vancouver

Après, ça été le Nord
Au milieu de la taïga
Terre des machines géantes
Et des minuscules épinettes noires
Des épinettes frêles comme mon âme
une fragilité qui se pensait forte
parce qu’elle se tenait debout face aux vents polaires

J’ai tellement fuit moi aussi
Dans le travail, dans la malbouffe, dans l’isolement, dans le carpe diem
J’ai fui jusqu’à ce que ça devienne un mode de vie

Avec pas d’casque nous chante que l’important c’est de fuir dans le bon sens
Mais même dans le bon sens
c’est rare que la fuite ne finit pas
par nous épuiser
par nous consumer
par nous déraciner

Encore maintenant je fuis

Je le sais pis ça me fait mal
Je m’accroche à cette idée qu’au moins, là, j’en suis conscient
Pis que j’ai déjà réussi à m’arrêter
pis d’y faire face

Je m’accroche à cette poignée de porte
Trouvant toujours une raison pour ne pas l’ouvrir

Je lâche cette stupide phrase
T’sais, celle qui relance la conversion épuisée depuis déjà longtemps

La vérité
C’est que ça m’a fait mal

Ça m’fait mal de me voir
retomber dans les mêmes pièges qu’avant

Ça m’fait mal de me voir
me nouer le cœur avec les mêmes faiblesses qu’avant

Ça m’fait mal de croire
que mes fuites
peuvent aussi te faire peur

Les feux de forêt aussi font peur
Mais ça permet souvent à la forêt de se régénérer

La vérité
C’est que j’ai un peu peur de te le demander

As-tu du feu?

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