De la méchanceté gratuite

Texte écrit pour Une soirée pour dire, au Tam Tam Café, lundi 20 février 2017. « Paroles pour dénoncer la haine et le venin, paroles de paix, paroles pour expliquer, instruire et réunir.»

unesoireepourdire

Parfois, on parle de méchanceté gratuite.

Cette insulte était gratuite.
Ce coup de poing était gratuit.
Ta façon de ramasser cette personne était vraiment gratuite.
Ton commentaire sur Facebook est de la méchanceté gratuite.

J’ai toujours un malaise devant cette expression.
Elle suppose deux choses que je n’accepte pas.
Ça sous-entend qu’il y a une méchanceté justifiable
et que la méchanceté peut ne pas avoir de coût émotif, social ou physique.

De la violence gratuite.

Si on veut simplement dire que cette violence est inutile et injustifiée,
alors toute forme de violences est gratuite
et si elle est toujours gratuite, c’est donc un euphémisme.

Je ne suis pas irrité contre les euphémismes en général,
je n’ai pas le français élitiste
ça ne me dérange pas que tu descendes en bas,
mais ça porte pas à confusion
et ça ne sous-entend rien d’autre, non plus,
descendre en bas.

De la haine gratuite.

J’essaie vraiment de trouver ce qui pourrait justifier de la violence.
Surtout celle qui est réfléchie et dirigée vers les autres.

Moi aussi, parfois, je donne un coup sur une table ou sur un mur
avec un bon sacre bien senti
câlisse
parce que je viens de me faire mal
ou parce que mon imprimante refuse d’imprimer
ce que je devais déjà imprimer cinq minutes plus tôt.

Pas plus tard qu’hier,
j’ai sacré à l’arrêt d’autobus devant le retard de la dite autobus.
Non, mais, sérieux,
il faudrait revoir la définition de « en temps réel » sur l’application Nomade du RTC.
On peut-tu s’y fier, oui ou non?

Bref, même si j’ai l’air de faire la morale,
même si je trouve la violence inutile,
même si je fais des all-in avec un brelan de diplomatie,
ça m’arrive aussi de m’exprimer avec violence.
et ça s’accompagne d’une grosse honte.

Shame on me!
Shame on me!

Gamin, mon père s’époumonait pour tout et pour rien.
Un marteau égaré,
une vis qui ne visse pas,
une couture mal enlignée,
un client en retard,
l’absence de lait dans le frigo,
un tissu qui ne traine pas à l’endroit qu’il faudrait,
bref, n’importe quoi.

Et s’il y avait un infime pourcentage de possibilité que la source de sa colère
puisse être de la faute à ma soeur ou la mienne,
il redirigeait sa colère vers nous.
J’avais beau ne pas avoir vu ou touché son tournevis depuis des mois,
dans l’absolu, ça se pouvait que j’y aie touché
et j’étais mieux de le dire il était où, son tournevis.

J’en suis venu, avec le temps,
à développer un sentiment de culpabilité dès qu’une personne autour de moi sacre et se fâche.
Chaque fois, je me demande si ce n’est pas de ma faute,
si je peux faire de quoi pour régler le conflit que j’ai peut-être créé.

La réalité, c’est que la plupart du temps, j’ai autant à faire dans la situation
que le burkini a rapport dans les arguments de la CAQ.
What the fuck, Legault?

Pas grave, comme mon chien de l’époque quand j’élevais la voix,
je rentre la queue entre mes jambes,
je fais un regard piteux
et je rabaisse mes oreilles le temps que la tempête passe,
tout en me disant que c’est sûrement de ma faute si le monsieur que je ne connais pas sacre dans le restaurant.

Cette violence est injustifiée, dans le vide, mais elle n’est pas sans impact pour autant.
Ce n’est pas gratuit.

La haine, comme la violence, ne peut être gratuite.
Elle a toujours un coût et n’est jamais justifiable.
À une différence près, et assez importante,
la haine n’est jamais dirigée dans la vide.
Elle fait toujours mal.

Trop souvent, on associe l’absence de haine à l’amour.
Ces mots ont beau être ensemble dans le dictionnaire des antonymes,
l’absence de l’un ne signifie pas automatiquement la présence de l’autre.

Ne pas aimer ne signifie pas haïr
et pardonner ne signifie pas accepter.

Oui! Je l’avoue! Je pardonne tout.

Je te pardonne d’avoir m’avoir brisée le cœur,
même si ça m’a fait mal.

Je te pardonne de prendre l’espace de stationnement pour handicapé sans en être un,
même si je te juge en fronçant les sourcils ben fort.

Je te pardonne de passer sur la rouge,
même si tu passes proche de m’écraser.

Je te pardonne d’avoir voté pour Donald Trump,
même si ça fait désespéré.

Je te pardonne d’avoir agressé cette femme que j’aime
même si ça l’a scrappée à jamais.

Je te pardonne de m’avoir traité de gros,
même si c’était pas réellement insultant – c’est vrai!

Je te pardonne d’avoir un chat,
même si je ne peux pas dormir chez toi – maudites allergies.

Je te pardonne d’être homophobe,
même si tu te coupes de personnes géniales.

Je te pardonne de m’avoir fait pisser dans mes culottes en 2e année,
même si c’est le seul souvenir que je retiens de toi, prof Lili.

Je te pardonne de ne pas déneiger comme il faut les trottoirs de Québec,
même si ça me fait chier tous les jours et que je vais le répéter encore et encore.

Je te pardonne d’avoir été absent pendant mon enfance,
même si j’ai dû m’élever un peu seul.

Je te pardonne de ne pas faire la réforme électorale,
même si c’est pas vrai que c’est pour le mieux des Canadiennes et des Canadiens.

Je te pardonne de frapper les plus démunis,
même si tu te caches derrière des rigueurs budgétaires.

Je te pardonne de m’avoir trahi,
même si je te flush de ma vie.

Je te pardonne de détruire le monde avec ta haine,
même si je participe à Une soirée pour dire.

J’ai l’air d’être ben altruiste et d’être ben peace and love
probablement que même Françoise David ne pardonne pas autant,
mais c’est en fait très, très, très égoïste!

Si je ne pardonnais pas, je rentrerais dans ton jeu de marde,
ce jeu qui consiste à faire comme si on n’était pas redevable et responsable
du monde autour de nous.

Si je ne pardonnais pas, je tomberais dans cette haine complètement inutile,
un investissement aussi fiable que le Centre Vidéotron.
Non, les Nordiques ne reviendront pas.

Je ne pardonne pas pour oublier ou pour t’aimer,
je pardonne pour survivre,
je pardonne pour me libérer
je pardonne pour m’aimer.

La haine n’est jamais gratuite et laisse toujours des cicatrices
aux victimes comme aux bourreaux.

Non, mais, sérieusement
comme si je ne l’étais pas déjà,
c’est correct de pas tout aimer.
Mais comme le dirais Pierre-Yves McSween,
en as-tu vraiment besoin, de la haine?
Je dirais même plus : en as-tu les moyens?

Moi j’ai pas envie que du monde me haïsse et souhaite ma mort.
Fak je montre l’exemple, pis je souhaite la mort de personne.
Même toi qui me hais.

Je te pardonne chose.
Pis ça, c’est gratuit pour vrai.

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