Le poids de l’habitude

Des fois, il y a des phrases qui semblent anodines qui vont pourtant s’incruster dans notre tête. Cette phrase va passer son temps à nous dire «coucou», dans tous les recoins.

– Une amie m’a demandé si on était ensemble!

Phrase anodine, anecdotique, un questionnement fréquent dans les amitiés entre sexes opposés.

Étrangement, ce genre de questions me blessent. Elle me remet dans la face une souffrance latente, une réalité qui, lorsque je décide de la regarder en face, me fait mal.

Ce genre de questions m’apparait complètement absurde. La réponse est, selon moi, évidente. Non.

Depuis mon adolescence, le monde ne fait que me dire que c’est normal que je sois seul. On me renvoie l’image que je n’ai rien pour être en couple. Pas assez ça, trop ceci.

Plusieurs célibataires se plaignent souvent de se faire demander régulièrement pourquoi ils ou elles ne sont pas en couple. Moi, on me le demande jamais. Comme si la réponse sautait aux yeux.

On ne m’a jamais dit « Weyon, comment ça un gars comme toi est célibataire?! ». Ça n’étonne jamais personne.

Alors quand une personne me lance ça, mon réflexe est de me dire que la personne est polie ou me niaise ouvertement. Quand 100 personnes te disent que ton célibat est normal, tu te méfies de la 101e qui dit le contraire.

Visiblement, j’ai malheureusement fini par accepter cette image qu’on me renvoie. Après tout, ma tête a beau se dire que je peux avoir de la valeur, que je pourrais être un amoureux valable, la réalité écrase cette possibilité.

Je crois pourtant avoir beaucoup à donner à la femme que j’aime. Je suis souvent à l’opposé de ces histoires d’horreurs qu’on me raconte sur d’anciens amants ou d’anciens amoureux.

Je demeure malgré tout sans intérêt. J’ai beau être un bon gars, ça cloche quand même. Mon corps? Ma timidité? Ma solitude?

Tout le monde a des problèmes à régler avec soi-même, j’ai de la misère à me dire que ce ne sont donc que mes bibittes intérieures, que mes blessures pas tout à fait cicatrisées encore. Alors quoi?

Mon corps et ma personnalité, je crois, ne dégagent rien de sexuel ou de sensuel. C’est peut-être aussi bête que ça. Comme un trésor caché qui ne donne toutefois pas envie de le découvrir.

Je suis un amoureux plutôt qu’un amant. J’ai davantage la posture du mari, même si je ne crois pas au mariage, que celle du copain. J’aime entièrement. Les flirts ne m’intéressent pas.

Je ne fantasme pas sur le sexe, je fantasme sur l’amour. À mes yeux, l’amour mène au sexe et non le contraire. Il devient difficile dans ce cas de devenir un être sexuel aux yeux des autres.

Cet amour peut faire peur, intimider. D’autant plus que j’ai tendance à aimer des femmes qui ont, comme moi, des blessures émotionnelles, dont l’amour propre titube, ou demeure fragile.

Toutes les filles que j’ai aimées ou les rares qui ont semblé être attirées par moi ont fini par se sauver. Comme si je décevais ou que je faisais finalement peur.

J’aurais pu – et j’aurais aimé -, écrire cette chanson de Stéphane Robitaille. «Vas-tu toujours te coller contre moi / Si mon corps se fait envahir par le froid / Et si je tremble de peur ou de rien / Vas-tu me tenir la main»

Je pense être une personne aimable, mais la société et les autres me renvoient constamment l’image inverse. Ce que j’entends dans les propos des autres, ce que je vois dans le regard des autres, est que mon célibat est normal, s’explique de lui-même.

Je me fends la tête à tenter de comprendre pourquoi. Qu’est-ce qui cloche avec moi?

En même temps, si l’on veut avoir le Grand Schtoumph, Socrate ou Yoda comme père ou comme grand frère, peu de filles vont fantasmer sur eux. Mes modèles sont des célibataires endurcis. À quoi je peux bien m’attendre?

Pourquoi certains trous du cul enchainent les conquêtes et les histoires d’amour alors que moi je poirote sur le trottoir? Il n’y a pas de réponses précises, pas d’explications claires. La réponse ne peut que ressembler à une phrase vide de Justin Trudeau. Ça a l’air d’avoir du contenu, du sens, c’est rempli de bonnes volontés, mais il ne faut pas trop creuser. Une réponse éthérée.

Je dois affronter tous les jours les regards des autres. Les propos désobligeants sur les gens comme moi, même si on ne parle pas de moi.

Je me tiens du mieux que je peux debout devant ce vent fort, mais on finit par s’épuiser, par tomber. Se relever prend de plus en plus d’énergie. Ma carapace est à la fois une construction de moi-même, mais aussi une réaction et une protection à ce qu’on me lance. Le tricot est solide. Cette carapace me nuit autant qu’elle m’aide, me protège.

Il y a des jours où elle est juste lourde.

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L’amour en silo

J’étais à un spectacle d’un de mes auteurs-compositeurs-interprètes préférés, l’un de ceux dont les paroles me ressemblent, me touchent, et que la musique me fait planer, me pogne dans les tripes.

À une de ses chansons d’amour, j’ai craqué, j’ai pleuré. Un ressac de ma peine d’amour d’il y a un an. Je quitte les lieux, pour reprendre mes émotions. Pendant que j’absorbe mes émotions, mon impression d’être seul, de refouler mon manque d’amour, une demoiselle qui passait dans le coin s’arrête et me salue.

«Tu ne me connais pas, mais moi je te connais. J’aime beaucoup ce que tu écris. Ta dernière chronique dans le Voir était vraiment bonne. Merci!»

Je manque toujours de mots devant les compliments, mais là, j’étais particulièrement bouche bée.

Cette scène représente bien la dichotomie de ma vie affective.

D’un côté, une seule personne en 34 ans m’a dit m’aimer. Aimer amoureusement. Trente et un ans de vide total.

Ma vie amoureuse est un désastre, un canyon érodé par la solitude et une rivière sans courant, une rivière presque morte.

De l’autre côté, je reçois beaucoup d’amour du public. Pas au point de Gino Chouinard, mais quand même. C’est un truc étrange, être aimé par des inconnus. Mais c’est d’autant plus gratifiant que j’ai tendance à préférer travailler pour des médias indépendants et nichés. Je ne fais pas du grand public. Je me considère chanceux là-dessus. Privilégié, même. Que ce soit pour mes textes ou la radio, mes autres projets, je reçois habituellement des félicitations, des bravos. Il y a même des gens qui m’ont déjà dit que je les avais influencés ou inspirés. C’est dur avoir plus beau compliment que ça.

Cette dichotomie, cet amour binaire, me casse le cerveau. Ce n’est pas cohérent. Je ne suis visiblement pas un connard, sinon je ne recevrais pas autant d’amour professionnel. Vous me direz que certaines idoles étaient finalement des trous du cul. Peut-être que ça ne vaut rien.

En même temps, je ne suis pas une vedette. On me juge sur ma façon de voir les choses, sur la manière dont je présente les choses. Et non sur ma coupe de cheveux. L’appréciation ne se fait pas sur du vide. Mais bon, ça vaut ce que ça vaut. Pas tant.

Je passe mes journées à passer d’un désert aride à une belle forêt tranquille. Aussi verdoyante puisse être la forêt, elle ne nourrit pas le désert.

Je n’ai jamais fait ce métier pour avoir l’amour du public. Je ne veux pas être une vedette. Et tous ceux qui font une carrière publique pour avoir de l’amour finissent par se rendre compte que ça ne peut pas remplacer l’Amour.

La confiance du public est un baume, mais elle ne viendra jamais remplir le vide qu’elle couve.

Parfois, je me demande si je n’agis pas en gros ingrat. Je connais des gens qui n’ont même pas les quelques amis, ou une sorte d’amour provenant du public. Je croise plusieurs personnes qui semblent être vraiment seules. Plus que je le suis. Je comprends leur souffrance, mais de quoi je me plains?

Sauf que je ne me plains pas, je tente de ne pas virer dingue, simplement.
Je cherche ma place. Peut-être qu’une partie de moi a peur que ma place ne soit que professionnelle. Si tu m’offres le choix entre la carrière et la personne que j’aime, je choisis sans hésiter l’amour. Ce chemin, la carrière, ne m’intéresse pas, même si j’adore mon métier et que je suis privilégié de le faire.

Je me noie dans le trou noir de Cupidon.

J’essaie de comprendre la vie. Vive ma sensibilité! Vive mon authenticité! Vive mes idéaux! Mais de loin seulement?

Les compliments sur mes textes ou mes entrevues ne me prennent jamais dans mes bras. Ne me caressent jamais la barbe. Ne me sourient jamais. Et ne me regardent encore moins les yeux chargés d’amour.

À force de ne pas recevoir d’amour, je suis devenu très solitaire, ou plutôt autonome. Je n’attends plus l’amour. Peut-être suis-je devenu trop sauvage (ou autonome). Peut-être suis-je aussi simplement trop laid.

Accepter le vide, c’est difficile. Certains vont foncer sur n’importe qui pour en échapper. Moi, comme une tortue, je me replie sur moi-même… Je ne pense pas que les deux réflexes soient sains.

Sauf que c’est dur de ne pas paniquer dans le trou noir de Cupidon.