Le poids du fardeau

Pendant que les survivants de l’attaque des «Sauvages» s’obstinaient sur le sort du pauvre Glass qui venait de se faire massacrer par un ours (ce n’était pas une bonne semaine), je me suis mis à la place du personnage de Leonardo DiCaprio dans Le revenant. Bordel! C’est lourd.

Tu es entre la vie et la mort, incapable de marcher, ça te prend tout ton énergie pour respirer et tu as la moitié des gars autour de toi qui veulent t’abandonner là, parce que le chemin n’est pas praticable avec une civière en bois, et l’autre moitié qui serait prête à faire un détour ou à attendre que tu guérisses pour continuer.

Son personnage est tellement scrap qu’il ne peut même pas placer un mot dans la conversation. Le personnage de Leo, Glass, ne fait qu’assister, impuissant, à une chicane qui le concerne. S’ils restent là, ils peuvent subir une autre attaque, ou mourir de froid ou de faim, s’ils font un détour, même danger, s’ils le trainent avec lui, même problème. La probabilité de mourir de tous ces hommes grimpe parce que lui est en train d’agoniser. C’est un fichu dilemme.

Dans le cas du film Le revenant, le cas est très terre à terre, palpable. C’est du concret et de l’absolu. Risquer une ou des vies pour une autre vie qui risque de mourir, qu’importent les efforts mis pour tenter de le sauver. Un dilemme classique en psychologie ou en philosophie.

Pourtant, je me suis reconnu dans ce personnage en train de saigner partout sur une montagne enneigée entouré d’hommes vêtus de grosses fourrures. Et ce n’est pas dû à sa magnifique barbe. On n’a pas toujours besoin de flirter avec la mort dans une zone de guerre pour avoir ce dilemme-là, pour se sentir comme un fardeau pour les autres.

Il y a quelques années, j’aurais été du genre à m’obstiner avec n’importe qui voulant m’aider. J’aurais été du genre à crier «Sauvez-vous, bande de fous! Je vais m’en sortir tout seul! Ne vous mettez pas en danger pour moi, je ne le mérite pas! Ma vie ne mérite pas votre vie!» et plein d’autres balivernes comme ça.

Je n’ai jamais été à l’article de la mort. Du moins, le plus près j’ai été, c’est pendant d’énormes crises d’asthme, le genre qu’on envoie directement à l’urgence et qu’on passe immédiatement. Et je me souviens très bien que les deux fois que c’est arrivé, je me sentais mal de déranger les autres autour de moi. Si seulement j’avais pu être seul pendant ces crises-là, je n’aurais dérangé personne. Comment me serais-je rendu à l’hôpital? En rushant comme un dingue, peut-être jamais, mais dans ma tête, je maudissais mon état non pas tant parce que je ne savais pas si mon inspiration était la dernière, mais parce que j’activais beaucoup trop de stress dans le corps des autres.

Sans aller jusque là. Ces périodes où le moral ne va pas, ces moments où c’est mon cerveau qui fait une crise d’asthme et non mes poumons, ces instants de panique psychologique, j’ai longtemps eu la même réaction. Cette peur d’être un fardeau pour les autres. Cette peur de nuire aux autres.

Ironiquement, ou évidemment, je suis le genre de personne qui est incapable d’abandonner l’autre. Tant que l’autre aura un pouls, je vais l’aider. J’ai l’âme missionnaire. Je me sacrifie pour les autres, c’est un réflexe aussi soudain et naturel que la jambe qui se redresse quand on donne un coup sur le genou.

Un jour, je me suis buté à une personne comme moi. Aider une personne qui fait tout pour que tu ne l’aides pas, ça remet en question ton propre refus de te faire aider.

Je me suis dit que je ne pouvais empêcher les autres de m’offrir ce que moi j’offre aux autres. Ça n’a juste aucun sens. C’est ça qui me motive à faire des efforts, à accepter les mains tendues.

Le pire là-dedans, c’est qu’importe la nature du fardeau, que ce soit survivre à l’attaque d’un grizzly, une déprime ou la difficulté de s’aimer et d’être aimé, on déforme toujours le poids de ce fardeau. Plus encore, malgré tous les pronostics, malgré toute notre analyse (toujours foutrement biaisée) et malgré tous les avis, c’est poche, mais on ne sait jamais tant qu’on ne va pas jusqu’au bout. Nos spéculations sont aussi malsaines et nocives que celles que s’amuse à faire le marché boursier.

Peut-être que le personnage de Léo va mourir, mais le déclarer mort avant qu’il ne le soit, c’est une erreur. Refuser de l’aide parce qu’on se croit irrécupérable ou perdu d’avance, c’est dire avec conviction à un médecin «je suis déjà mort» malgré son air perplexe.

Je sais que j’ai encore du chemin à faire. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’aujourd’hui je réussis à appeler à l’aide avec le sourire lorsque mon cerveau se transforme en mois de novembre, mais je fais l’effort de ne plus refuser l’aide. Le plus possible, du moins. J’ai réussi à accepter de l’aide, j’ai été en chercher, j’ai tendu la main.

Je n’aime toujours pas partager mes problèmes, je n’en voudrais pas à des amis de sauver leur vie en m’abandonnant sur un col de montagne enneigée alors que je pisse le sang, même que je les comprendrais, mais, aujourd’hui, ça me ferait mal.

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