#AmourCaviardé – Quatrième acte: Comme un flop

Remise en contexte. J’ai alors 29 ans et je tombe en amour avec une demoiselle. Ça faisait des années que ça ne m’était pas arrivé. Cinq grosses années.

Au lieu d’avoir que des papillons, je me sens souvent mal. Après des mois de tensions émotives, je comprends que ma plus grande peur n’est pas qu’elle ne ressent rien en retour, mais qu’elle ait des sentiments. Ça me fait peur, parce que je ne saurais pas comment gérer ça. Je me rends compte que je ne suis pas sûr que ça me rendrait heureux. À partir de ce moment-là, je tombe au 57e sous-sol du bien-être. Je suis écrasé par ce constat: j’ai un fichu problème.

Je me suis mis à écrire, sur tout ce qui me passait par la tête. Mes sentiments, mes contradictions, mes hontes. J’ai gratté le bobo, j’ai tout sorti, même si c’était mal écrit, même si ça ne tenait pas debout. Il fallait que je sorte les idées pour comprendre mon problème. Je discutais avec moi-même. Je me confrontais à coups de mots dans un document OpenOffice.

Trois ans plus tard, je les ressort et souffle sur la poussière numérique pour les publier. Bien que depuis j’ai compris mon problème et que je l’ai affronté, bien que je ne suis plus du tout au même endroit et que j’ai été aimé et que j’ai aimé à nouveau, les rendre public me donne l’impression d’aller au bout du processus. Surtout, ça me permet de ne pas oublier les pièges que je suis capable de me tendre, sans m’en rendre compte.

Voici le quatrième texte.
Le premier, Vide est ici.
Le deuxième, Épuisé, est ici.
Le troisième, Solitude, est ici.

Je tente aussi de dialoguer avec ce passé. Ils sont notés à la fin, avec des [numéros].

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Comme un flop

Ils sont vraiment cutes. Là, les yeux brillants, à se regarder, à se prendre dans leur bras. L’espace d’un regard ou le temps d’un calin semble pour eux durer une éternité.

Je les envie un peu, ces jeunes couples pétillant comme du champagne. Moi aussi, j’aurais aimé vivre cette passion du début, avoir un nid de papillons dans le ventre, devenir inefficace dans ma vie parce que je ne pense qu’à une autre personne, avoir hâte de quitter le travail pour rejoindre la personne que j’aime.

Au lieu de ça, je n’ai hâte de quitter le bureau que parce que je suis tanné d’y être. Il n’y a jamais personne qui m’attend. Si ce n’est que ma télévision. Et encore, ça fait longtemps que j’ai compris que les diffuseurs n’en ont rien à foutre de moi, je ne suis qu’un cerveau qu’on offre aux publicitaires. Je suis un produit qu’ils vendent à des agences. [1]

Le plus dur quand on est un vieux garçon, c’est de rester sociable. À force de ne pas développer d’intimité avec personne, on en vient à s’habituer à ne pas s’ouvrir, à garder ses secrets pour soi. Les secrets grandissent, ratissent de plus en plus large. Si bien que l’amitié aussi finit par écoper. On devient solitaire pour tout. On ne sait plus vivre autrement.

Déjà que voir ses amis se faire des blondes, se marier, avoir des enfants, c’est dur sur le moral. Pas qu’ils m’écoeurent avec ça, mais c’est comme se faire mettre dans la face ce qu’on n’a pas. Puis ils ont de moins en moins de temps à passer avec les amis, avec moi. Je les comprends, mais je passe de plus en plus de temps seul.

Quant aux amies, que ce soit les deux ou trois que j’ai aimées ou toutes les autres, ça devient lourd de les voir se précipiter dans les bras de gros morons. Des gars qui, parfois, ne veulent que baiser. De beaux parleurs, de belles gueules, mais des cons. Oh! Ils sont un peu rebelles, un brin téméraires, ben charmeurs, mais ils sont cons. Et lorsqu’elles s’en rendent compte, c’est sur mon épaule qu’elles viennent brailler. [2]

Et douleur après douleur, elles continuent de se garrocher sur ce genre de gars. Parfois elles ont l’épiphanie, elles rencontrent enfin un bon gars, attentionné, gentil, qui les respecte et tout le bouquet. Et elles me disent qu’il est un peu comme moi. Je me retiens pour ne pas les envoyer chier. Premièrement parce que j’ai l’impression d’avoir parlé dans le vide durant des années («t’sais, lâche donc un peu les cons»). Et parce que je me demande pourquoi je ne fais pas l’affaire, moi. Pas nécessairement à leurs yeux, mais en général. Pourquoi je ne crée jamais cette épiphanie?

Quand même! Je n’ai pas le droit de toucher à ça, moi aussi, l’affection? Non, ne me dis pas qu’il me ressemble, ça fait juste plus mal. Au moins, quand je vous vois sortir avec des colons, je comprends pourquoi aucune fille ne m’a aimé. Je ne suis pas votre genre. Mais quand ils me ressemblent, je ne me sens pas juste différent et anormal, mais comme une merde.

Certains de mes amis aussi sont cons. Et les voir ne pas respecter leur blonde me fait mal. Parce que c’est trou de cul, déjà, et parce qu’on se dit qu’il y a peut-être juste dans les films que les bons gars gagnent.

Dans les mauvais jours, je me laisse aller dans les bas fonds de la mauvaise foi et me demande comment tel gars a pu se faire une blonde. Ben oui, il a de beaux yeux. Ben oui, il parle bien. Mais après? Il a quoi? Rien! C’est une coquille vide! Je m’endors toujours quand il me parle! Je cherche un autre trou noir pour y tomber dans la lune. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir que je ne vois pas (à part des beaux yeux)? [3]

Des fois, je regarde ça, et je me sens comme un flop. Comme un Alexandre Daigle. Sur papier, j’avais du potentiel. Intelligent, gentil, juste assez drôle, attentionné, respectueux, ouvert d’esprit, curieux. Quand j’étais jeune, on pouvait aussi ajouter audacieux. Et fêtard – une précision plus nostalgique que flatteuse. Mais voilà, je n’ai jamais «scoré», finalement.

Il est vrai que j’ai toujours été timide avec les filles. Mais tous les timides ne finissent pas vieux garçons.

Je ne suis pas très beau non plus. Pentoute en fait. Mais, encore une fois, des laids en couple, il y en a plein. Et ils ne sont pas tous riches – précision de mauvaise foi et excès de cynisme.

Je suis un flop. Il n’y a pas d’autres explications, dans le fond. [4]

Il n’y a jamais rien qui a marché.

Je suis tanné de me sentir comme une merde. Tanné d’aimer pour rien. Tanné d’être moi.

Ça donne quoi d’avoir le coeur sur la main si ça ne charme personne? Ça donne quoi d’être intelligent si ça n’impressionne personne? Ça donne quoi d’être romantique, si ça n’émeut personne?

Ça ne donne rien. Je ne sers à personne. Je ne sers à rien. Je pourrais disparaître, je chamboulerais la vie à personne. Je ne suis personne. Qu’un figurant dans une scène de 30 vies.

Je parlais des jeunes couples au début, mais j’envie ben plus les vieux couples. Cette façon d’être à la fois complètement relié à l’autre et indépendant. Cette complicité qui ne peut exister qu’après une vie à vivre ensemble. Il est là, mon plus grand fantasme, mon utopie, mon paradis inaccessible…

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[1] Redevenu célibataire depuis quelques jours, c’est un vide qui me fait peur ça. Parce que je sais où il m’a entrainé par le passé et parce que ça faisait deux ans et demi que je ne l’avais croisé. On oublie un peu son effet.

[2] Déjà, de la manière je l’ai écrit, on dirait qu’elles font tous ça, ce qui n’est évidemment pas le cas. Je suis désolée envers mes amies à qui le chapeau ne fait pas. De plus, je ne suis pas de ceux qui pointent du doigt ou accusent les filles d’entretenir ce que plusieurs gars appellent la «Friendzone». Ce truc existe, on me l’a déjà sorti qu’on me préférait en ami, mais je me vois mal le reprocher aux filles. Il n’y a pas de victimisation là.

[3] Je dois ajouter que l’inverse est vrai. Quand un gars autour de moi limite les qualités de sa blonde à son beau cul ou à ses gros seins, je soupire profondément.

[4] Ma théorie (pas savante, mais émotive) de l’époque était que j’avais gâché tout mon potentiel. En passant de gros à obèse morbide, en ne prenant pas soin de moi, en ne m’aimant pas, bref, j’avais bouzillé les quelques forces que j’avais en laissant toutes mes faiblesses prendre le contrôle de la patinoire (pour garder le lien avec Alexandre Daigle).

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