Angle mort et perceptions

Dans Gringos Locos, Schwartz et Yann nous racontent à leur façon un séjour de trois pères de la bande dessinée, Jijé, Franquin et Morris, aux États-Unis et au Mexique, après la Deuxième Guerre — j’en parle ici.

En ouvrant ce tout petit roman graphique, plusieurs sortes d’avertissements nous rappellent que même si c’est basé sur de réelles anecdotes racontées par Morris et Franquin eux-mêmes à Yann, le tout demeure de la fiction, avec beaucoup de tricotages. Bref, les trois légendes de la bédé belge présentés dans cette bande dessinée sont davantage des personnages qu’un portrait exact de ce qu’ils étaient.

Pis on en remet à la fin, avec deux entrevues. L’une avec Yann qui explique le processus et répétant que c’est de la fiction inspirée sur des anecdotes qu’on lui a racontées, puis une autre avec le fils de Jijé, qui nous promet que son père n’était pas du tout comme on le montre dans la bande dessinée.

Dernièrement, j’interviewais un musicien qui a été, un peu malgré lui, transposé dans un film puisqu’on a raconté l’histoire d’un artiste avec qui il a joué. Lui aussi a mentionné à plusieurs reprises que ceci ne s’était pas passé comme ça, qu’il n’était pas tout à fait de même, etc. Comme Pierre Harel avec le film sur Gerry. Ça arrive à peu près toutes les biographies où les «personnages» sont toujours vivants.

Je ne veux pas contester chacun des bémols. Certains doivent être plus justifiés que d’autres. Moi-même, si je devenais un personnage, je verrais des différences. C’est juste normal. Et c’est pour ça que ça me titille: on semble de plus en plus avoir de la difficulté à comprendre la différence entre réalité et fiction.

Une oeuvre de fiction n’a aucune obligation d’être la vérité, ce n’est pas un documentaire. Sans inciter à la diffamation, ce n’est pas parce qu’on s’inspire d’un truc vrai que ce qu’on raconte sera vrai. C’est une fiction. Une histoire, qui joue avec l’essentiel et les perceptions. C’est comme ça que naissent les légendes.

Philippe Girard a créé une (savoureuse) bande dessinée où il a imaginé ce qui a pu se passer quand Mackenzie King, Churchill et Roosevelt ont passé quelques jours ensemble près d’un lac dans les Laurentides, à l’abri des regards, durant la Deuxième Guerre (lors de la Conférence de Québec). Il s’est inspiré d’un événement véridique, mais a inventé tout le reste (parce que personne ne sait ce qu’ils ont fait là-bas). Ça n’en demeure pas moins inspiré d’un fait vécu.

Et même en voulant respecter la réalité. Déjà, il y a les contraintes de narration. On transformera des êtres complexes en personnage facile à saisir, on tournera des coins ronds. On fera des raccourcis afin de bien rendre certaines tensions, situations, relations. On mariera des évènements faute de temps. On en éliminera afin de garder une ligne directrice. Les raisons sont infinies pour modifier la réalité dans une oeuvre de fiction.

Les téléréalités sont scénarisées!

Même un journaliste fait fi de certains éléments dans un article qui peut néanmoins être plus objectif que l’objectivité. Quand on doit décrire une situation en 500 mots, un journaliste fait un tri dans les informations pertinentes et dans la façon de la raconter. Il ne modifie rien, mais ne peut pas tout dire. Il va à l’essentiel. Ment-il? Déforme-t-il? Cache-t-il des éléments? Pas quand c’est bien fait.

Et là je ne parle que du côté artistique, je n’ai même pas encore touché au côté relatif des choses.

Je connais mon père d’une certaine façon. Si on se mettait à parler dans son dos chacun dans notre coin, on parlerait de la même personne, mais on ne le décrira pas de la même façon. Il ne nous apparaît pas de la même manière.

Un événement vécu par un enfant de 10 ans et par un adulte de 25 ans sera vu de deux manières complètement différentes.

Pire encore. On idéalise les gens que l’on aime, on couve nos souvenirs et on diabolise ceux qui nous gossent, on se traumatise. On efface des éléments qui sont, pour nous, peu importants. Aucun souvenir n’est fidèle à la réalité. Il y a toujours un filtre, un angle mort, voire plusieurs angles morts.

Il y a quelques années, j’ai lu un roman assez mauvais, mais dont la prémisse était intéressante. On suivait cinq ou six personnes qui, chacun de leur côté, se préparaient pour l’enterrement d’un homme. Il y a en un pour qui c’était un collègue, pour l’autre le fils, puis l’ami, puis la femme, le père, etc. Chacun en parlait à sa façon. Et on apprenait à le connaître de cette façon. Ce personnage principal était en fait absent, présent que par les propos des autres. Pour l’un c’était un salaud, pour l’autre un amant dévoué, pour l’autre un fêtard, pour l’autre un gars renfermé, etc.

Pas besoin d’être avec un hypocrite pour avoir des portraits différents d’une même personne, suffit d’avoir une relation différente. Il y a des aspects de moi-même que je montre au travail et que je ne montre pas ailleurs, et vice versa, tout en étant toujours moi-même. Mais les circonstances font que certains traits de ma personnalité ne ressortent pas tous avec la même force tout le temps.

La fiction ne pourra jamais être aussi nuancée que la réalité. Cette Réalité, dans son grand ensemble, est même imperceptible pour quiconque. Elle est trop grande, trop vaste, pour la saisir vraiment, pour la voir dans sa globalité.

En fait, ce qui me surprend dans toutes plaintes envers ces oeuvres qui s’inspirent de faits bien précis, c’est cette forme de naïveté qui scande que ce n’était pas tout à fait comme ça. Nous avons de la difficulté, parfois, à nous faire comprendre avec une seule personne avec qui on discute directement. Imaginez des milliers. Via une tierce personne.

Imaginez, il y en a qui s’obstine encore sur le but d’Alain Côté.

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