Chronique bédé: raconter son histoire

Un jour, un ami m’a dit: «J’aimerais ça que les gens ne m’oublient pas quand je vais mourir. Que je ne passe pas inaperçu, que je serve à quelque chose dans ce monde.»

Un grand classique: que lèguerons-nous? Serons-nous qu’une étoile filante?

Parfois, je me demande à quoi ressemblerait un livre sur ma vie. Pas que je veux être assez important pour avoir droit à une biographie, mais simplement pour savoir si ma vie serait intéressante condensée dans une histoire… Que retiendrait-on de ma vie? Une façon de faire de l’introspection.

Ma réponse pour mon ami a été toute simple: même si les dictionnaires ne retiennent pas ton oeuvre, tu auras certainement toucher et su marquer les gens près de toi. Ta future femme, tes futurs enfants, tes amis. Pour chacun, tu auras certainement changé leur vie et eux se souviendront de toi.

Ça a l’air de coûté que cinq sous comme philosophie, mais entre notre nullité dans l’univers beaucoup trop grand pour avoir un moindre impact et cette croyance qu’on peut tout changer, il y a ce petit entre-deux. Le plus important n’est-il pas d’être aimé, avant tout? Pour le reste, faisons de notre mieux, soyons fiers, évitons de se dire qu’on aurait pu faire mieux et l’on pourra alors dire mission accomplie.

Aujourd’hui, on revisite l’histoire de gens. Des gens influents, des pions, des inconnus. Chacun, d’une certaine façon, la raconte, dans une bande dessinée.

Deux généraux
Scott Chantler
La Pastèque

Scott Chantler a eu trois documents pour bâtir sa bande dessinée. Le journal intime de son grand-père, Law Chantler, le journal de bord du Highland Light Infantry et les correspondances entre Jack Chrysler et sa femme, meilleur ami de Law.

Le bédéiste nous ramène durant la Deuxième Guerre. Encore un livre sur cette période? Je dirais avant tout une histoire terriblement humaine. Alors que Law vient de se marier, il part en Europe répondre à l’appel de l’Armée canadienne. Entre quelques éléments militaires, les entrainements, les atrocités des combats, les attentes entre les attaques, la tension devant un long siège, c’est un accès aux idées intimes d’un militaire, d’un mari qui se sent loin de sa femme, d’un lieutenant qui s’inquiète pour ses soldats.

L’auteur a réussi à nous mettre au coeur des pensées de son grand-père. On a l’impression d’être le Je qui parle. On a l’impression que l’histoire nous est racontée à nous seulement. On se sent privilégié d’avoir accès à cette histoire. En tournant la dernière page de cette bande dessinée, j’ai dû prendre quelques minutes avant d’entreprendre autre chose. Non parce que c’était dur, mais parce que c’était beau, malgré les souffrances présentes dans cette histoire de guerre.

Une de mes très belles lectures de 2012.

Gringos Locos
Schwartz & Yann
Dupuis

Peu après la Deuxième Guerre (1948), trois légendes de la bande dessinée, Jijé, Morris et Franquin, sont partis faire une virée en Amérique. Leur (étrange) but? Se faire engager chez Walt Disney!

Malheureusement pour eux, au moment où ils arrivent sur la côte ouest des États-Unis, après un périple à travers l’Amérique profonde, la célèbre souris met à la porte plusieurs dessinateurs… Ils décident donc d’aller au Mexique!

Yann a travaillé durant 20 ans sur cette histoire qu’il rêvait de mettre en bande dessinée. Ayant eu la chance de travailler avec Franquin et Morris, il les questionna en douce sur cette aventure américaine, prenant, en catimini, des notes sur les anecdotes entendues ici et là — car aucun des auteurs ne semblait vouloir voir cette histoire racontée dans une bande dessinée.

D’ailleurs, lorsqu’on ouvre la BD, il y a une sorte d’avertissement, comme quoi même si c’est inspiré de vraies personnes, de vraies anecdotes, les auteurs se sont donné la liberté de modifier des éléments, de créer des personnages pas nécessairement près de la réalité, etc. On sent la peur du scandale et, justement, à la fin, on a le fils de Jijé qui précise à quel point la réalité est loin. Cet aspect est l’un des défauts de l’oeuvre, ça alourdit pour rien.

Sinon, j’ai l’impression que Yann a eu de la misère à tracer une ligne directrice. On a parfois un segment purement anecdotique, parfois on sent la blague forcée ou le mariage un peu forcé de différents éléments, comme si Yann avait eu de la misère à trier ce qu’il voulait mettre de côté et garder de tout ce que Franquin lui a raconté sur cette aventure.

Je crois que la bonne vieille formule d’une histoire par planche, comme on retrouve justement dans les Spirou, aurait été une formule plus appropriée et aurait bien collé au ton que les auteurs ont voulu donner à cette histoire.

Néanmoins, malgré ses défauts, il demeure amusant de connaitre les coulisses de ces trois grands de la bande dessinée belge. Jijé, le père de famille qui aimerait reprendre Spirou, Morris, le fonceur qui veut abandonner Lucky Luke, Franquin, l’angoissé qui ne rêve qu’à continuer Spirou. Même si on se rend bien compte qu’il y a un côté caricatural, cette fenêtre sur ces légendes demeure rigolote.

Blast – tome 1 – Grasse carcasse
Manu Larcenet
Dargaud

S’il y a un bédéiste dont j’aimerais avoir tout ce qu’il a publié et publiera, c’est bien Manu Larcenet. De ses gags gras dans Fluide Glacial à ses histoires touchantes, noires et troublantes de Blast.

On savait déjà que Larcenet pouvait aller plus loin que le gag, même si parfois ils ont plus d’un degré. On l’a vu touchant dans Le combat ordinaire, ici, il creuse encore plus les profondeurs humaines, les angoisses, les rêves, les désillusions.

Polza est un obèse qui a décidé de quitter la société, de la rejeter, y compris sa femme, et qui est parti vivre dans le bois. Arrêté par la police pour un crime dont on ne sait rien, il raconte son histoire, parce que les flics veulent le comprendre pour comprendre le crime.

Larcenet nous offre une double poésie avec Blast. Celle des mots, comme «Je pèae lourd. Des tonnes. Alliage écrasant de lard et d’espoirs défaits, je bute sur chaque pierre du chemin. Je tombe et me relève, et tombe encore. Je pèse lourd, ancré au sol, écrasé de pesanteur. Atlas aberrant, je traine le monde derrière moi. Je pèse lourd. Pire qu’un cheval de trait. Pire qu’un char d’assaut. Je pèse lourd et pourtant, parfois, je vole.»

Celle des images, avec un dessin minimaliste, en noir et blanc. Il n’hésite pas à prendre toute une page pour nous faire sentir le poids du monde. Il nous fait ressentir la solitude de Polza, sa détresse, mais aussi ses petits moments de joies, ses «blasts». Des dessins d’enfant se mélangent alors aux sombres traits. Un clash, un blast.

Avec Blast, Larcenet contribue à donner des lettres de noblesse à la bande dessinée. J’ai l’impression d’avoir une véritable oeuvre d’art dans mes mains, un chef-d’oeuvre, au même titre qu’un tableau de Riopelle ou un album de Miles Davis.

Malgré les 204 pages et la lenteur (une belle et savoureuse lenteur), j’ai dévoré ce premier tome d’un trait et je ne songe qu’à aller m’acheter les deux autres tomes afin de suivre cette sombre histoire. Rarement dans la fiction — toute forme confondue — a-t-on écrit aussi sérieusement et profondément sur l’obésité. Une des phrases les plus poignantes vient d’un des policiers, à propos du poids de Polza: «Arrête de rigoler. Tu te rends compte à quel point il faut se détester pour s’infliger ça?» Aussi troublant que touchant.

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