L’objectivité: une utopie castrante?

Publié originalement le 7 avril 2011 sur labarbe.ca (qui n’existe plus).

Je n’ai pas étudié en journalisme, même si je gagne ma vie avec ce métier. J’y suis arrivé par hasard, par la bande. Je dirais même que c’est le métier qui est venu me chercher, en quelque sorte, même s’il n’a pas eu à faire de grands efforts pour m’attirer. Ce qui ne m’empêche pas de m’intéresser énormément à son mécanisme, à ses acteurs, à son impact, à ses coulisses, au point de faire à temps très partiel un certificat en Analyse des médias – je suis d’ailleurs dû pour un autre cours là.

Il y a trois jours, Jérôme Lussier a publié un billet fort intéressant sur son blogue à propos de la fameuse et très sainte objectivité en journalisme. Un truc auquel je crois plus ou moins. Mais j’y reviendrai. Le blogueur (qui est aussi journaliste) cite David Weinberger, «docteur en philo, chercheur senior au Berkman Institute for Internet & Society de Harvard, co-directeur du Innovation Lab de la bibliothèque de Harvard, et fellow au département d’État américain», comme le résume M. Lussier. Le monsieur a publié un essai intitulé Transparency is the new objectivity et notre ami Jérôme en a traduit quelques bribes sur son blogue, je me permets de le citer.

De nos jours, en dehors du monde scientifique, l’objectivité a largement été discréditée, reléguée au rang des vœux pieux, voire des aspirations douteuses. Le problème avec l’objectivité, c’est qu’elle représente une tentative de décrire le monde sans point de vue particulier, ce qui revient à se demander à quoi ressemble un objet dans le noir. Cela dit – même en tant qu’idéal inatteignable – l’objectivité a joué un rôle important dans l’apparition et le développement d’une information fiable et dans l’économie des journaux modernes. […]

On présentait jadis l’objectivité comme le gage ultime de la crédibilité: si une source était objective et bien informée, vous aviez toutes les raisons de la croire. L’objectivité des journalistes constituait la police d’assurance des lecteurs. Ce gage d’objectivité était d’ailleurs une part importante du marketing des journaux sérieux : « Vous ne pouvez pas vous fier à ce que vous lisez dans les tabloïds biaisés, mais nos reportages sont objectifs, donc vous n’avez pas à chercher ailleurs”. […]

Pour cette raison, pendant l’Âge du Papier, nous nous sommes habitués à l’idée que l’autorité prenait la forme d’un panneau d’arrêt : Vous avez consulté une source dont la fiabilité vous permet de stopper vos recherches. […]

Cela dit, les accréditations et l’autorité servent de plus en plus à confirmer des données de base, le genre d’informations factuelles non-controversées. Mais aux limites du savoir – dans l’analyse et la contextualisation que les journalistes contemporains prétendent faire mieux que quiconque – le public exige, attend, et peut avoir la transparence.

La transparence incorpore, au sein même d’un reportage ou d’une analyse, un moyen pour le public de voir les prémisses et les principes qui ont contribué à son élaboration, et la manière dont certaines ambiguïtés ou controverses ont été résolues par l’auteur. La transparence — c’est-à-dire la capacité intégrée de voir “à travers” un texte publié — donne souvent plus de crédibilité à une analyse ou un reportage que la prétention d’objectivité le faisait jadis.

Ultimement, la transparence englobe l’objectivité. Quiconque prétend être objectif devrait normalement accepter d’appuyer cette prétention en laissant ses lecteurs voir ses sources, les ambiguïtés sous-jacentes, les prémisses et les valeurs supposément exclues de son reportage ou son analyse.

De plus en plus, l’objectivité sans transparence ressemblera à de l’arrogance. Et éventuellement à de la folie. Pourquoi faire confiance à ce qu’un individu affirme être la vérité — même avec les meilleures intentions du monde — alors que nous avons accès à un réseau infini d’information, d’idées et d’arguments?

Je trouve ça terriblement intéressant et je tenterai de mettre la main sur cet essai.

Je ne cacherai pas que je pense la même chose. Même qu’il y a deux ou trois semaines, je tenais à peu près les mêmes propos à une étudiante en communication-politique, qui m’interviewait pour un travail scolaire. Je lui disais à peu près ceci: «Je crois beaucoup plus à l’honnêteté qu’à l’objectivité du journaliste: si on regarde juste la question du choix des mots, l’objectivité absolue est impossible. Je pense que lorsque le journaliste est honnête, la neutralité s’installe d’elle-même dans ses articles. L’honnêteté, c’est aussi pour les conflits d’intérêts.»

Grossièrement, on doit être honnête envers notre sujet, envers les faits, envers nos sources, envers soi-même et envers le public. Si nous sommes honnêtes, nous ferons un bien meilleur travail.

Dans mes articles, je me considère neutre et honnête, et le fait que des lecteurs me mettent des partis pris différents et opposés doit être un signe que je le réussis bien. Mais c’est facile, dans un article, d’être honnête, c’est être un citoyen à part entière que j’aimerais également pouvoir être.

En décembre, j’écrivais un billet inspiré par une chronique de Patrick Déry dans le Trente de novembre 2010 sur le danger de dire ses opinions sur les médias sociaux pour un journaliste.

Je me cite:

Mais au-delà des articles, doit-il taire le citoyen en lui? Doit-il garder ses convictions que pour sa famille et ses amis? Si la réponse est oui, alors un journaliste ne peut retweeter un lien menant vers une caricature de Bush? Il ne peut embarquer dans un groupe « Pour le retour des Nordiques » sur Facebook? Il ne peut s’impliquer dans un organisme communautaire si celui-ci se trouve dans un domaine qu’il risque de couvrir un jour? Il ne peut encourager le parti politique en lequel il croit? Il ne peut participer à une manifestation en son nom?

La grande question: on trace la ligne où?

Depuis que je suis adolescent que je m’implique. J’ai été dans des partis politiques, dans des organismes parascolaires, communautaires, culturels, je milite à ma façon pour mes convictions. Depuis que je suis journaliste à temps plein me reviennent ces questions: à quel point dois-je taire mes opinions, m’impliquer ou ne pas m’impliquer, pour afficher une pseudo-objectivité?

Avant l’ère d’Internet, il était plus facile pour un journaliste d’être incognito dans son quotidien. Maintenant, on se fait « taguer » malgré nous sur Facebook. On ne peut pas s’effacer complètement.

En plus, ce qui est bien avec l’honnêteté, c’est que ça pourrait amener certains chroniqueurs à cesser de faire de honteux raccourcis intellectuels; les débats seraient tellement plus sains.

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