«L’information régionale ne serait pas menacée»

Publié originalement le 12 novembre 2010 sur labarbe.ca (qui n’existe plus).

Ces jours-ci, Nathalie Collard semble douter de la montréalisation des médias. Le sujet fait rage depuis une semaine, depuis que le Trente a osé vérifier le nombre de journalistes vivant dans la métropole québécoise. Quelques journalistes se sont enflammés sur les blogues, sur twitter et sur les ondes. Est-ce que l’exercice fait foi de tout? Évidemment que non. Peut-il quand même être un indice, un élément parmi d’autres? Je crois que oui.

Afin de démontrer que la localisation des journalistes ne signifie pas une montréalisation, la journaliste assignée aux médias à La Presse a rappelé un article de Projet J qui tint à peu près ce langage:

Pour certains, cette tendance n’existe tout simplement pas. C’est le cas de Daniel Giroux, secrétaire général du Centre d’études sur les médias (CEM), qui a expliqué que «ce phénomène n’existe pas puisque l’information dite montréalaise n’a pas remplacé les nouvelles locales dans les autres régions du Québec». Cette affirmation est fondée sur une analyse de contenu s’étalant sur quinze ans de trois quotidiens du groupe Gesca : Le Soleil, Le Quotidien et La Tribune. […] Les chiffrent révèlent certes une augmentation des articles de La Presse. Toutefois, «ces articles n’ont pas remplacé l’information locale, mais plutôt les dépêches provenant des agences de presse» a souligné le secrétaire général du CEM. L’information régionale ne serait donc pas menacée puisqu’on ne l’a pas substitué à des articles provenant de la métropole.

Fiou, il y a les journaux!
Oeuvrant pour un journal régional, sur la Côte-Nord, je ne peux pas le nier. Le hic, c’est que Daniel Giroux ne parle que des journaux. Ce média est peut-être le dernier bastion de la réelle information locale. Même dans la convergence, les journaux emploient encore des journalistes locaux. Par exemple, le Nord-Est de Sept-Îles, de Quebecor, a encore trois journalistes à temps plein. Même si on y retrouve des articles provenant de QMI, la majorité des textes est fait par des gens de la place sur des nouvelles locales. Portrait similaire pour le Plein Jour de Baie-Comeau, du même empire.

Le portrait est cependant complètement différent dans le domaine de la radio et de la télévision. Encore là, toutefois, la radio s’en tire bien, car il existe encore plusieurs radios locales, qu’elles soient privées ou communautaires. Ce qui n’empêche pas Corus de diffuser Paul Arcand en Outaouais, en Estrie, au Saguenay et en Mauricie. Les Grandes Gueules sont diffusés à la grandeur du réseau Énergie, et ce n’est pas la seule émission du réseau à l’être. Et je pourrais nommer d’autres exemples pour RockDétente ou RythmeFM. Ce qui sauve la face de la radio, au bout du compte, c’est que les réseaux ne sont pas aussi étendus que la télévision. Ce qui fait qu’ici, à Sept-Îles, on a la chance d’avoir deux radios locales en plus de Radio-Canada qui produit deux émissions dans la région (le matin et en fin d’après-midi – le reste est national/montréalais).

Quel média réussit à réunir des millions de québécois en même temps? La télévision, le média le plus montréalisé. Prenons l’exemple de Quebecor. Si son portrait régional est encore positif dans ses journaux malgré ses récentes suppressions de postes, c’est très différent à la télévision. Il y a un seul journaliste pour toute la région, qui fait tout lui-même, et les bulletins d’informations locales, qui ne durent que 15 minutes, sont pour tout l’Est-du-Québec, soit le Bas-St-Laurent, la Gaspésie et la Côte-Nord. Un territoire à peine plus petit que l’Italie! Le portrait est similaire à Radio-Canada, à la différence que le bulletin dure 30 minutes et qu’il y a davantage de journalistes.

Concentration de journalistes à Montréal? Je concède que cela ne surprend pas: c’est la métropole! J’abonde ici dans le même sens que Madame Collard, il doit aussi avoir une concentration à Paris, à Londres, etc. Est-ce normal que la métropole exerce une forte influence? Oui, mais dans une certaine mesure.

C’est quoi, un sujet national?
La montréalisation, c’est au-delà du fait de traiter une nouvelle strictement montréalaise, comme l’exemple donné par Philippe Martin, alias La Clique du Plateau, dans une entrevue accordée au Trente, soit l’élevage de poules à Montréal. Et des exemples, il y en a plein, ne serait-ce que tous les faits divers. Croyez-moi qu’en dehors de la grande couronne de Montréal (j’inclus donc les banlieues), on s’en fiche comme Montréal se fiche de ceux qui se passent à Saguenay et à Rimouski. Sauf que nous, on les a quand même, ceux de Montréal.

Il y a aussi certains enjeux qui sont gros, je le concède, mais qui demeurent montréalais. Prenons le dossier du Stade olympique. On en a parlé partout au Québec. Est-ce vraiment un sujet national? Et l’échangeur Turcot? Ça serait un sujet national, ça aussi?

S’ils le sont, alors pourquoi les médias nationaux ne parlent-ils pas du dossier de la route 389, qui relie Baie-Comeau et Fermont, la région minière la plus productive de tout le Canada, une route qui a reçu un investissement d’un demi-milliard de dollars et qui ne règle même pas le dossier au complet? Pourquoi ne parlent-ils pas de l’éternel tournage en rond du dossier de la route 138 sur la Basse-Côte-Nord qui est la seule région du Québec à ne pas être relié par un lien routier et qui s’enlise dû à cette réalité? Pourquoi ne pas traiter de la problématique de l’érosion des berges, accélérée par la voie maritime et qui oblige la déportation de plusieurs résidences?

Cet été, j’ai sorti un scoop sur le directeur de la Sûreté du Québec, bureau de Caniapiscau, qui faisait l’objet d’une enquête criminelle. La nouvelle a été reprise le lendemain par Radio-Canada Côte-Nord. La nouvelle est-elle sortie de la région? Non. Le méritait-elle? Je ne crois pas. Pourtant, si cela s’était passé à Montréal, vous pouvez être sûr que tout le Québec l’aurait su!

«Papitibi», un ex-Montréalais vivant maintenant en Abitibi, partage mon point de vue:

La radio de la SRC fait également une revue des régions. Mais il demeure toujours plus facile pour un auditeur d’Amos d’apprendre à la radio de Radio-Canada les états d’âme du maire Gérald Tremblay de Montréal que l’opinion du maire d’Amos, Ulrick Chérubin (oui, oui, son nom trahit ses origines haitiennes). Mais est-ce qu’un auditeur du quartier Ahuntsic, à Montréal, peut entendre à la radio de Radio Can un reportage sur ce qui se passe à l’hôtel de ville d’Amos?

Loin d’être proportionnelle
On peut aller plus loin encore. Combien de séries ne sont pas tournées à Montréal? Richard Therrien fait un article complet lorsqu’une d’entre elles est tournée à Québec. Ça en dit long! Oui, c’est économique, les équipes sont à Montréal, le budget ne permet pas un déplacement.

Lors d’une conférence auprès des jeunes sur la Côte-Nord, le printemps dernier, Stéphane Bellavance a dû expliquer à ces ados pourquoi l’émission Méchant changement n’était jamais venue sur la Côte-Nord, ou dans n’importe quelle région: les producteurs refusaient de sortir l’argent pour aller à l’extérieur de Montréal, même pour une seule fois par saison. Même St-Hyacinthe était trop loin. Beau message!

En fait, en écoutant le débat entre Nathalie Collard, Simon Jodoin, Steve Proulx et Eric Duhaime, jeudi dernier, à Christiane Charette, j’avais l’impression que certains là-dedans n’avaient simplement jamais vécu assez longtemps, ou pas récemment, en dehors de Montréal pour remarquer que la montréalisation n’est pas une lubie et qu’elle dépasse l’attraction normale d’une métropole.

///

Notes:
Le Trente a précisé certains détails sur leur méthodologie, remise en question par Nathalie Collard, dans ce billet.
On peut écouter la chronique médias de Nathalie Collard et de Simon Jodoin, à l’émission de Christiane Charette, qui ont débattu avec Steve Proulx et Eric Duhaime sur la place de la droite dans les médias et de la montréalisation de ceux-ci, ici.

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