Le citoyen derrière le journaliste

Publié originalement le 28 décembre 2010 sur labarbe.ca (qui n’existe plus).

Le rédacteur en chef adjoint du magazine Le Trente, Patrick Déry, dans la publication de novembre, s’interroge sur l’objectivité journalistique, ou plutôt sur les opinions que possède tout citoyen, ce qui inclut les journalistes.

La sainte objectivité ne revient pas sur le tapis rouge pour la première fois, mais Twitter vient ébranler ce dogme. Gaffe à ce que tu pourrais dire, journaliste, certains confrères ont payé cher leurs opinions et/ou boutades.

Il commence son article en parlant de l’élection provinciale du 26 mars 2007. Lors de cette soirée, Bernard Derome annonce que Jean Charest est défait dans sa circonscription. C’était finalement une erreur et aura permis à Pierre Bruneau de sortir son fameux «Rigueur! Rigueur! Rigueur!» un tantinet baveux et opportuniste. Mais ceci est en ce moment un détail.

«Dans la salle de rédaction du Journal de Montréal, où je travaille ce soir-là, plusieurs journalistes – reporters, pupitreurs, photographes – approuvent bruyamment la nouvelle», témoigne le rédacteur en chef adjoint, également journaliste au journal Métro.

J’ai vécu une situation similaire au même moment. J’étais alors en ondes, dans une radio de Québec. Même si j’animais une émission sur la musique émergente, l’équipe d’information m’avait demandé si elle pouvait faire des capsules électorales pour tenir les auditeurs au courant du déroulement du scrutin. Leur réaction a été similaire à celles des collègues du Journal de Montréal. Pire, étant donné que la radio est un média qui se revire sur un dix cennes, j’ai coupé le bloc musical en cours pour permettre au directeur de l’information d’annoncer cette nouvelle (que l’on a démenti par la suite, évidemment).

Pas censé être neutre, toi?
N’est-ce pas une réaction anormale de la part de journalistes? Pas selon Patrick Déry: «Quelle était la nature de la réaction des gens de la rédaction du Journal? Citoyens avant d’être journalistes, ils étaient simplement heureux de voir partir un mauvais premier ministre. Objectifs? Non. Neutres? Pantoute. Honnêtes? Complètement.»

Avant même que le chroniqueur l’avance, je me le dis: si Twitter avait été là, en 2007, du moins, aussi populaire qu’aujourd’hui, les journalistes auraient-ils été capables de se retenir dans leurs réactions? Aucun doute que plusieurs se seraient enflammés, les RT auraient rebondi partout et #Charest serait devenu un trending topic au Canada.

Pour prévenir ce genre de coups, La Presse et Radio-Canada ont récemment adopté de nouvelles clauses dans leurs normes journalistiques, qui se résument, en quelques mots, à ne dire aucune opinion, sauf si l’on est critique, chroniqueur ou éditorialiste, et sauf si ça ne concerne pas la politique, la religion, les débats de société ou un sujet que le journaliste risque de couvrir.

Du gros bon sens. Sauf que.

Les écrits restent
J’ai longtemps été journaliste culturel. Je ne touchais pas à la politique, jamais. Tout au plus, en tant qu’animateur de l’émission du retour, j’accueillais le directeur de l’information pour qu’il fasse sa revue de l’actualité ou je la lisais à sa place, lorsqu’il était absent. Durant plusieurs années, dire publiquement pour qui je votais n’aurait pas vraiment causé de problème.

Puis voilà, j’ai un jour élargi mon spectre journalistique, j’ai commencé à couvrir l’actualité générale, incluant la politique. Quelqu’un sachant bien googler pourrait surement retrouver un texte fait il y a plusieurs années sur mes convictions politiques. Devrais-je moi-même retrouver cette accablante preuve de ma non-objectivité et la supprimer?

Toute la vérité, rien que la vérité
Le journaliste est un citoyen. Qu’ils cachent ou non ses opinions, il les a. Un journaliste qui est capable d’être neutre dans ses articles risque peu de diminuer cette neutralité s’il décide de s’impliquer dans la société selon ses convictions religieuses, morales ou environnementales. Il y croit déjà, à la seule différence qu’il refoule ses idées pour démontrer une relative objectivité.

Car ne nous leurrons pas, par le simple choix des personnes qu’il questionne, par le choix des phrases de ses intervenants qu’il mettra dans son texte, par sa décision d’écarter telle ou telle facette de la nouvelle ou de l’enjeu, l’objectivité n’est que théorique. Ce qui ne l’empêche pas d’être neutre, c’est-à-dire que son opinion ne transpirera pas et ne sautera pas au visage du lecteur.

De toute façon, je ne vois pas ce qui inciterait les journalistes à dire ce qu’ils pensent du sujet dont ils traitent. Ils ne sont pas là pour ça. Et le fameux emojournalisme n’a pas sa place dans la majorité des sujets.

Mais au-delà des articles, doit-il taire le citoyen en lui? Doit-il garder ses convictions que pour sa famille et ses amis? Si la réponse est oui, alors un journaliste ne peut retweeter un lien menant vers une caricature de Bush? Il ne peut embarquer dans un groupe « Pour le retour des Nordiques » sur Facebook? Il ne peut s’impliquer dans un organisme communautaire si celui-ci se trouve dans un domaine qu’il risque de couvrir un jour? Il ne peut encourager le parti politique en lequel il croit? Il ne peut participer à une manifestation en son nom?

Ah!? Il peut le faire, mais il ne doit pas le dire?! C’est pas un peu con, ça?

Médias sociaux ou dangereux?
Les questions semblent anodines, mais avec Facebook, Twitter, Flickr ou les blogues, le journaliste peut facilement et involontairement montrer ses couleurs sur Internet. La ligne se trace où, alors? Plusieurs aiment pointer le conflit d’intérêts pour tracer cette ligne, mais même cette notion comporte sa part de floue.

Difficile de trancher. Certes, ne pas dévoiler ses convictions permet d’éviter bien des accusations inutiles de parti pris. À partir de quand objectivité devient-elle hypocrisie? Ceci n’encourage-t-il pas la langue de bois? N’y a-t-il pas un risque de censure à trop encadrer les opinions?

Michel C. Auger s’est fait tapé sur les doigts pour avoir dit (à Tout le monde en parle) que la classe politique actuelle avait moins de panache que celle d’il y a 30-40 ans… ce qui n’est pas très incriminant… genre, pantoute.

Patrick Déry termine son texte (et finira involontairement le mien du même coup) en prônant, tout comme moi, l’honnêteté: «Si, au contraire, la publication des états d’âme des journalistes et de leurs réactions spontanées pouvait mener à plus de transparence, et à une meilleure compréhension de l’état d’esprit dans lequel un article est écrit, ou un reportage réalisé? Si on demandait seulement aux journalistes d’être honnêtes?»

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2 réflexions sur “Le citoyen derrière le journaliste

  1. Salut!
    Merci de m’avoir cité, mais je dois préciser que je ne suis plus au Trente depuis près de deux ans. Je chronique et je blogue toujours chez Métro, mais je ne suis plus journaliste à temps plein.
    Je ne sais pas comment les articles du Trente sont archivés, mais celui-là doit dater de novembre… 2010…:-)
    Au plaisir,
    Patrick

    1. Bonjour Patrick,

      En fait, cet article aussi date de 2010, décembre 2010. Il vient d’être republié parce que j’ai récupéré les billets d’un site que j’ai dû abandonner. Désolé pour la confusion!

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