L’Amérique va au théâtre

Bien qu’encore néophyte, c’était peut-être que ma dixième fois, je sais que je suis un public difficile en théâtre. Jusqu’à maintenant, seules les pièces assez trash, aux textes percutants et à la mise en scène expérimentale ont créé chez moi une émotion digne d’intérêt. Jusqu’à maintenant. Dans Abraham Lincoln va au théâtre, qui était de passage à la Salle Jean-Marc-Dion de Sept-Îles le 23 octobre dernier, rien de très punk, rien d’expérimental, mais un texte solide comme le roc, une mise en scène diablement efficace et raffinée et surtout des acteurs démontrant l’étendu de leur talent.

Abraham Lincoln va au théâtre

Ironiquement, pour présenter cette américaine métaphore, l’auteur, Larry Tremblay, et le metteur en scène, Claude Poissant, ont choisi un modèle provenant des froids ennemis de l’Amérique: la poupée russe. Combien de niveau retrouve-t-on au final? Je ne m’essaie même pas de compter, tant la pièce nous montre la préparation d’une autre pièce qui elle-même est la mise en scène d’une autre pièce et ainsi de suite.

Et tout est limpide. Même si Maxim Gaudette joue Michel qui joue Christian qui joue Laurel, nous savons exactement quand il joue l’un et l’autre. Pourtant, les costumes sont tout au long les mêmes. Aucun décor n’entoure les trois comédiens (les deux autres sont Patrice Dubois (Hardy) et Benoit Gouin (la statue de cire d’Abraham Lincoln), aussi solides que Gaudette), si ce n’est que trois ou quatre chaises et deux tables. Avec la puissance du jeu, un éclairage dynamique et quelques effets sonores, nous plongeons dans ce cirque parfois burlesque, parfois drôlement noir, parfois touchant, mais aussi tranchant.

En nous demandant pourquoi l’acteur John Wilkes Booth a assassiné le président américain, l’auteur gratte plus loin: qu’est-ce que l’essence de l’Amérique, qu’est-ce que l’amour, où forgeons-nous notre propre identité? Les paradoxes dansent finalement ensemble dans une finale surprenante et frappante, magnifique et grotesque.

La pièce, que je conseille (je le précise, des fois que vous n’auriez pas compris), est en tournée un peu partout dans la province (et même en Ontario) jusqu’à la fin novembre. Tous les détails sur theatrepap.com.

photo: Suzane O’Neill