Je préfère l’anglais puisque je ne comprends rien

Je ne sais pas, car je ne suis point devin, si vous avez lu le dossier sur les jeunes dans La Presse. Oui, un de ces fameux dossiers de La Presse. On y cause de leurs activités, de ce qu’ils consomment, de ce qu’ils ne font pas, de ce qu’ils pensent et de leurs goûts. C’est là que j’accroche.

Je ne m’insurge pas de leurs goûts, mais de ce qu’ils en disent. Ils sortent des trucs que j’ai entendus trop souvent depuis que je m’intéresse à la scène locale (déjà une décennie?!). Allons-y avec un premier extrait.

La vague anglaise est forte et avale même les boulimiques de culture. «Pour moi, la musique québécoise, c’est un rendez-vous manqué», lance sans détour Jean-Simon Dondaz, étudiant au cégep du Vieux-Montréal inscrit en l’histoire de l’art à l’université.

Ce maniaque de musique écoute autant Animal Collective que les Beatles. Mais pratiquement rien en français. «Les seuls, je pense, c’est Malajube, dit-il. J’aime d’autres groupes québécois comme Arcade Fire et Plants and Animals, mais ils chantent tous en anglais.»

Dommage? «Non, pas vraiment, répond-il. Je ne vais pas me forcer à écouter quelque chose que je n’aime pas.»

Je généralise, mais plusieurs se targuent bien d’être très ouverts, de prôner la musique indépendante, mais n’écoutent que des groupes se ressemblant, finalement.

Je ne fais pas le procès du jeune homme interrogé, ça serait hors contexte, et je ne veux faire le procès de personne: je me questionne. Ces gens aimant Beatles, Animal Collective, Arcade Fire, Final Fantasy, Wolf Parade, Ohbijou, Architecture in Helsinki, etc., pourquoi n’écoutent-ils que des groupes qui ont un son qui se ressemble?

Quand écoutent-ils du métal? Du worldbeat? Du country traditionnel à la Hank Williams? Du Led Zeppelin? The Specials? Jethro Tull? Du gros Boys Noize dans le tapis? De la pop, ce fameux style tabou?

Cette fermeture existe moins chez les artisans, mais chez les auditeurs, c’est plus fréquent. Combien de fois ai-je entendu « trop d’indie », « trop de hip hop », etc., quand j’étais à CHYZ? Alors que tout ce qui jouait (et joue encore) était indépendant, dans le sens propre du terme.

Le principe du fast food
Je compare souvent la musique à la bouffe. Je l’appelle le principe du fast food. C’est-à-dire que les Céline Dion, Boom Desjardins, Backstreet Boys, Nickelback et autres 50 Cents sont à la musique ce que les McDo et Harvey’s sont à la restauration. Ainsi, la majorité du monde consomme ces « écoutes faciles » comme la majorité du monde mange un BigMac plutôt qu’aller dans un restaurant 8 services. Et c’est normal! Tout le monde ne peut pas être un passionné de la bouffe ou de la musique!

En gardant mon analogie, ces gens n’écoutant que du indie me font penser à des gens qui vanteraient la bouffe méditerranéenne, ne jureraient que par celle-ci, ne consommeraient rien d’autre, mais qui ne s’aventureraient pas dans la cuisine scandinave, japonaise, chinoise, indienne, etc. C’est un non-sens! Tu peux avoir les goûts que tu veux, mais ne te vante pas d’ouverture quand tu te cloisonnes dans un style, aussi raffiné et « de qualité supérieure » puisse-t-il être!

Beurk! Du franco!
Donc, pas de musique franco pour eux, non plus. « Trop de francophone », ça aussi, je l’entendais des auditeurs, surtout que j’ai animé durant six ans une émission consacrée à la scène locale…

Là encore, je me questionne. Pourquoi ces adorateurs de TV on the Radio, M. Ward, MGMT et compagnie sont souvent incapables d’apprécier Fred Fortin? Karkwa? Numéro? Dany Placard?

On m’a souvent sorti que ces artistes québécois ne réinventaient rien et que l’on pouvait déjà entendre des sons similaires en anglais. Pourquoi ce même argument ne fonctionne-t-il pas dans l’autre sens? Et depuis quand est-ce que les groupes anglos réinventent-ils toujours la roue?

À moins que, comme ce jeune homme, ce ne soit que la langue…

J’aime mieux la musique en anglais parce que je ne comprends pas les paroles. En français, les textes n’ont pas toujours beaucoup d’allure.

Évidemment, les Anglais ont tellement des textes profonds. Pas besoin d’être bilingue pour voir que Lady Gaga ne fait pas dans la grande poésie. Se faire dire durant une minute, en boucle, « Please, kiss me baby » ou autre « I just want to have fun », c’est évident, ce qu’ils disent!

Les francophones ont vraiment un problème de perception avec les langues. Pas juste dans la musique. Juste de voir à quel point, aux yeux de tout le monde, Burger King sonne mieux que Le Roi du Hamburger pour le constater. On pourrait continuer longtemps avec d’autres noms de magasins, de groupes, de certains surnoms et de certaines expressions.

On dirait qu’on est capable de faire abstraction des plus grandes absurdités, juste parce que ce n’est pas en français. Ainsi, on écoute des « Yeah, fuck me bitch », mais jamais on ne tolèrerait un « Pute, aweille, suce-moi ». Paradoxe.

Le pire, ce sont les paroliers (la situation, pas eux). Plusieurs n’osent pas le faire en français car ils trouvent ça dur. Ils se mettent la pression de faire de la prose comme s’ils devaient tous être des Nelligan, des Gaston Miron, des Baudelaire. Comme si les Beatles étaient toujours profonds…

Finalement, là…
Un long texte pour cette simple question: pourquoi? Pourquoi ce dogme autour de la musique dite « indie »?

Qu’il soit dit en passant…
ps: ceci me fait penser à une question soulevée par La Pimbêche (maintenant masquée?), à propos des hipsters n’aimant plus les groupes une fois rendus populaires

ps 2: je parle d’indie, mais le même constat se fait dans le milieu hip hop. Il y a un fossé entre ce qu’on appelle les hip hop de gauche à la Gatineau et celui plus traditionnel à la Taktika, pour prendre des références québécoises. Quoique ce champ gauche est justement près du milieu indie, en général…

ps 3: si le chapeau ne vous fait pas, sert à rien de vous défendre! Je l’ai dit que je généralisais, voire caricaturais. Mais si vous penses que j’exagère concernent ce public vendu à pitchfork, dites-le!

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4 réflexions sur “Je préfère l’anglais puisque je ne comprends rien

  1. Tu généralises effectivement beaucoup dans cet article là. Je suis fan des Beatles et de Animal collective, mais je ne trouve pas que ça sonne pareil. Je suis fan de Fred Fortin, mais pas de Karkwa. J’aime Ferland et Gainsbourg. Pitchfork couvre beaucoup plus large que ce que tu sembles en penser. J’aime tout ce dont tu parles dans ton article, mais aussi Jay reatard, Liars et des trucs plus âgés sans être très vieux, comme mogwai et godspeed, mais aussi slint et shellac. Plus je nommerais de trucs que j’écoute moins ça aurait de sens de dire que j’écoute des
    trucs qui sonnent pareil. Y’a des artistes québecois qui sont pas mal, des francophones d’ailleurs aussi. Mais en bout de ligne, si tu ne t’intéresse pas « d’abord » à la musique québécoise, mais plutôt à la musique de qualité, la place du francophone sera plus ou moins proportionelle à ce qui se fait en terme de quantité. Pour ma part je trouve que les goûts diffère beaucoup plus d’une personne à l’autre et sont beaucoup plus élargis que dans les années quatre-vingt dix. Bon j’vais aller déjeune en écoutant un peu de Ornette Coleman pis ensuite j’irai travailler avec LCD soundsystem sur les oreilles.

  2. Je me permets de copier/coller un commentaire d’Anne La Pimbêche ici. Il a été originalement sur mon site perso où j’avais copié/collé ce même texte (un peu mêlant..).

    ///

    Anne a dit:

    Oui! Oui! «Le dogme autour de la musique indie», voilà qui est bien cerné. Tu t’exprimes mieux que moi!

    D’une part, la cause du désinterêt général pour le franco vient peut-être d’une éducation musicale déficiente. Personnellement, mes parents n’était pas de grands musiciens ou mélomanes (on n’est pas tous des Coeur de Pirate!) et, jeune, je n’ai pas été exposée à une grande variété musicale. (Pour preuve, ce lapsus que j’ai fait une fois en ondes: «Toujours sur les ondes de CISM le 96… OUPS! 89,3FM!») Le franco demande de développer son oreille, tout comme un style musical auquel on a peu été exposé. Notre enfance Musique Plus et CKOI (qui profite de la radio de nuit pour remplir ses quotas franco!) serait peut-être à blâmer.

    D’autre part, en vieillissant, on a l’ouverture et l’intelligence d’ “écouter” ailleurs. Tu exprimes bien la situation en comparant les mélomanes indies et les amateurs exclusifs de bouffe méditerranéenne! Pourquoi lever le nez sur certains styles? Comment se targuer d’être cultivé musicalement si on se ferme à la musique?

    La question est loin d’être répondue. Il va falloir une enquête “Barbe Brune-Pimbêche”!

  3. @Mick:
    Je l’ai dit, je généralise. Je crois qu’une fois je le sais, il ne sert à rien de m’en accuser.

    J’ajouterai que j’ai également dit qu’il ne sert à rien de venir se défendre si le chapeau ne nous fait pas. Je peux en nommer plein d’amis et connaissances qui ne sont pas dogmatiques. Et effectivement, tout est une question de goût, avant tout. Évidemment qu’on peut aimer Animal Collective, Beatles, Fred Fortin, Martyr mais pas Karkwa! C’est tellement correct que ça ne vaut même pas la peine de le mentionner.

    Ce dont je veux surtout parler et discuter est d’un dogme qui existe. Ou plutôt si je suis si seul à en voir un. Car si je peux nommer plusieurs personnes qui écoutent de tout, j’ai aussi été confronté à plusieurs personnes fermées sur un genre, une catégorie, un son. Il y a en qui sont vendus qu’au jazz, qu’au classique, qu’au hip hop, d’autre qu’à « l’indie ».

    Tous se targuent d’écouter LA meilleure musique, bien-sûr. La nuance est que le indie est celui qui se targue le plus d’être gourmand de découvertes et je trouve ça paradoxal, car c’est souvent dit par des gens qui, étrangement, n’écoutent pas autre chose que ce indie. Fermé à la musique francophone. Les autres l’avouent qu’ils n’écoutent rien d’autre, ils les descendent tous, de toute façon!

    Je tombe régulièrement sur des gens qui vont adorer un artiste indie-folk, mais n’explorerons pas tant le folk. Ils vont bien aimer un Buck 65, mais n’irons pas fouiller le hip hop. Ils sont prêt à aller écouter le MySpace d’un artiste obscur d’Angleterre, mais pas celui d’un artiste obscur du Québec. Pourquoi?

    Je ne généralise (et je suis un relativiste convaincu), simplement pour mieux poser la question, en fait

    ///

    @Anne

    Oui, l’éducation et la commercialisation de la culture peut jouer. En fait, c’est indéniable. Mais ça n’explique pas tout. Surtout qu’une même influence ne cause pas les mêmes effets pour tout le monde.

    Je me demande, présentement, si je ne dois pas élargir ma définition de hipster et mettre ces gens là-dedans. Ça ratisserait large, mais…

    La question est loin d’être répondue et peut-être la sera-t-elle jamais.

    Toutefois, des citations comme celles citées dans le texte, ça mérite une claque derrière la tête, ça, je n’en doute pas!

  4. Oui oui je sais bien, je ne voulais pas me défendre ni t’accuser de quoi que ce soit, d’où le « effectivement » dans mon commentaire qui faisait allusion à ton propre aveu.

    Le dogme dont tu parles existe probablement.

    Ce qui m’a irrité surtout, c’est de lire que les artistes que l’on peut approximativement regrouper sous le terme « indie » sonnent pareil. C’est ce détail qui accroche un peu.

    Pour le reste tu soulèves un bon point.

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