Scoop: essence du journalisme?

Le Trente été 2009

Dans Le Trente de juillet-août 2009 (le magazine des journalistes sur le journalisme, publié par la FPJQ), on a énormément parlé des scoops. On y avance même que le salut du journalisme passe en partie par ces exclusivités (« Ne cherchons pas midi à quatorze heures, la solution pour sauver la presse est simple, c’est le scoop », Steve Proulx dans son édito). Vraiment?!

C’est le genre de sujet qui m’interpelle : je fais ce métier et j’ai même débuté un certificat en analyse des médias. L’envers du décor médiatique me fait triper, je l’avoue. Pourtant, quand j’entends certains parler des grandes théories derrière le journalisme, je ne me sens pas concerné, je ne me reconnais pas. Je n’ai pas étudié en journalisme non plus, j’y suis arrivé un peu par hasard. Serais-je un imposteur?

Toujours est-il que je ne suis pas d’accord avec une bonne partie des commentaires lus dans les articles sur ce sujet.

En gros, l’essence d’un journaliste reviendrait au scoop. Sans scoop, pas de journaliste.

Scoop: terme professionnel du journalisme, qui vient du nom de l’agence de presse SCOOP (Société coopérative) désignant une information importante et exclusive vis-à-vis de la concurrence.

Quand je lis ça, je n’ai pas l’impression que ceci colle vraiment encore au modèle médiatique actuel. Un scoop ne dure plus très longtemps. Il est repris dans la même journée sur les plateformes Internet, à la radio, à la télévision. L’exclusivité dure peut-être une douzaine d’heures s’ils sont chanceux, au grand maximum, dans de rares cas, 24h peut-être.

D’accord, la nouvelle qui est twittée en quelques minutes un peu partout attirera plusieurs clics dans les premiers instants, mais rapidement, la nouvelle sera reprise partout.

Prenons un exemple récent: les enveloppes brunes dans la construction. Enquête de Radio-Canada a sorti des bibittes, F. de Pierrebourg de RueFrontenac.ca en a sorti une plus précise sur Labonté. Pourtant, en moins de 24h, tous les gros médias en parlaient et la majorité des gens n’ont pas été mis au courant par l’émission d’Alain Gravel ou par le site des lockoutés. Je suis sûr que la plupart ne savent même pas d’où ça vient!

Pourtant, de plus en plus les médias affichent lorsque c’est « EXCLUSIF ». Ils s’en pètent les bretelles. Est-ce vraiment encore nécessaire, cette course à l’exclusivité? Et étrangement, ils ne citent que peu souvent les sources des nouvelles trouvées ailleurs et reprises. Donc, on pousse un exclusif que les diffuseurs ne respectent même pas entre eux!

Notons que je cause des médias généralistes, comme les quotidiens, la radio et les chaînes de télévision. Je crois sincèrement que la clientèle choisit davantage son média selon le traitement de la nouvelle que grâce à ses exclusivités – qui seront repris par les autres dans les heures qui suivent, donc le client n’y perd pas grand-chose au bout du compte.

Il veut quoi le public?
Le téléspectateur qui écoute Pierre Bruneau ne le fait pas grâce à ces « exclusivités », mais parce qu’il aime la façon dont TVA traite les nouvelles et n’aime habituellement pas la façon de faire radio-canadienne, et vice-versa. Idem pour le lecteur de La Presse versus Le Devoir ou Le Journal de Montréal.

Les seules réelles « exclusivités » qui fonctionnent, selon moi, sont la présence des différents chroniqueurs ou journalistes. Lagacé/Pratte/Foglia à La Presse, Martineau/Poirier à TVA, etc. De plus en plus, les journalistes deviennent des produits eux-mêmes, des vedettes. Quelques médias que je ne nommerai pas visent de plus en plus le commentaire au lieu du traitement, d’ailleurs.

C’est quoi le journalisme?
Cela dit, il en faut des enquêtes qui débouchent sur ces exclusivités! Là, je suis d’accord que le journaliste doit fouiller et décrotter des coins sombres que l’on voudrait cacher. C’est bel et bien le boulot d’une partie des journalistes, ou une partie de leur boulot. Mais ce n’est pas que cela!

Ce n’est pas non plus du remâchage de communiqués, comme le dit Steve Proulx: « désormais, on leur demande de prendre des contenus existants et de les éditer, de les retravailler, de les couper, de les hyperlier, de les réemballer. […] Le journalisme, ce n’est pas ça. Ça, c’est du traitement de données. » Effectivement, c’est peut-être de la rédaction, mais ce n’est pas du journalisme.

Sur ce point, je suis d’accord avec l’ex-rédacteur en chef du Trente: le journalisme va devoir se redéfinir avec le web et qu’une partie de sa survie passe par les primeurs. Dans le sens que le journalisme devra effectivement en offrir plus que ce que monsieur-madame-tout-le-monde peuvent trouver et publier eux-mêmes. Mais ce plus ne s’arrête pas qu’aux scoops. En fait, c’est précisément là que je ne suis pas d’accord: ce n’est pas l’unique solution. Cela passe également par la spécialisation et, paradoxalement, par la multidiscipline.

La loi du BBM
En fait, pour que le journaliste survive, il faut que son employeur survive. Si celui-ci ne souhaite plus financer la recherche et le traitement de la nouvelle et plutôt passer par de la republication de communiqués et autres trucs prêts à emporter, pourquoi voudrait-il financer l’enquête et le scoop? Et j’en reviens à ce que je disais plus haut: le lecteur/auditeur/téléspectateur semble davantage chercher un traitement que l’exclusivité.

Il écoute Sylvain Bouchard parce qu’il aime l’entendre chialer contre la « gaugauche », il aime lire le Devoir parce qu’il n’a pas l’impression d’être pris pour un con, il écoute TVA parce qu’il aime être abruti ne pas avoir à se casser la tête, pas parce que TVA a été le premier à parler d’une fuite au Parti Libéral!

À bien y penser, la moitié de mes textes dans mon journal régional pourraient avoir la mention « EXCLUSIF! », puisque personne d’autre n’en parle, de toute façon.

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